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Les histoires vécues d'une femme: briser le silence sur les comportements inappropriés

  • Writer: Nadine Duguay-Lemay
    Nadine Duguay-Lemay
  • May 9, 2019
  • 6 min read

Updated: Jan 26

Cela fait un bon moment que je ressens le besoin d’écrire sur certaines expériences moins agréables que j’ai vécues dans ma vie professionnelle, en tant que femme œuvrant en leadership. Je préfère vous avertir d’emblée : ce n’est pas toujours beau, ni confortable à lire.


J’ai longtemps souffert en silence à la suite de divers incidents, au point d’en venir à normaliser ces comportements inappropriés — voire à m’y attendre. Même si le titre de ce billet utilise volontairement le mot femme, je suis pleinement consciente que ces comportements ne sont pas exclusifs aux femmes. Bien au contraire. Il s’agit ici de mon histoire, racontée à partir de mon vécu de femme professionnelle, mais je suis convaincue que toute personne, peu importe son genre, pourra s’y reconnaître.


D’ailleurs, j’en ai eu la confirmation tout récemment, en discutant avec un professionnel masculin œuvrant dans le domaine de la santé, qui est lui aussi fréquemment exposé à ce type de comportements.


Briser le silence

Si je choisis de briser ce silence aujourd’hui, c’est pour plusieurs raisons.


D’abord, pour voir si d’autres se reconnaîtront dans ces scénarios et, peut-être, pour atténuer ce sentiment d’isolement qui accompagne trop souvent ces expériences. J’en parle aussi parce que j’ai largement dépassé mon quota d’avances non désirées — en personne comme en ligne — qui ne sont ni bienvenues, ni appropriées.


Enfin, j’écris pour mettre ces réalités en lumière et amorcer une discussion sérieuse, comme société, ici même au Nouveau-Brunswick. Depuis l’élan du mouvement #MoiAussi en 2017, qui a secoué le monde entier, j’espérais sincèrement que notre société néo-brunswickoise serait plus sensibilisée, et qu’un véritable dialogue s’installerait, particulièrement dans le milieu professionnel.


À titre personnel, j’ai d’ailleurs tenté d’y contribuer. Avec mon club Rotary Resurgo, nous avons organisé, à six mois d’intervalle, deux dialogues publics dans la région de Moncton : l’un centré sur la perspective des victimes, l’autre sur les outils et ressources existants pour sensibiliser, prévenir et intervenir lorsque des situations surviennent en milieu de travail. Malgré ces efforts, je dois avouer que je n’ai pas eu l’impression que cela ait généré un impact réel — du moins, c’est mon ressenti.


Avant de relater certaines expériences, je tiens à préciser pourquoi j’ai tant hésité à écrire sur le sujet. Mes tentatives de partage ont souvent été décevantes. Trop souvent, je ne me suis pas sentie écoutée ni réellement comprise, même auprès d’autres femmes professionnelles à qui je me suis confiée au fil des années.


J’ai observé ce que je qualifie d’empathie-silence : des personnes qui ont vécu des expériences similaires — parfois même pires — comprennent profondément ce que je décris, mais choisissent de « passer à autre chose », de ne plus en parler. À quoi bon ? me répondait-on lorsque l’idée de dénoncer était évoquée. La loi de l’omerta continue ainsi de régner.


Il y a aussi l’incrédulité. Comme si ce genre de situations ne pouvait tout simplement pas survenir dans une communauté comme Moncton, ou ailleurs au Nouveau-Brunswick. Je me souviens encore des « vraiment ? es-tu sûre ? moi, je n’ai jamais vécu ça », accompagnés de regards appuyés que j’ai souvent interprétés — peut-être à tort, peut-être pas — comme des reproches. Ces réactions n’ont fait qu’alimenter ma culpabilité et mon isolement.


Combien de fois me suis-je dit : c’est de ma faute, je suis trop gentille, ou encore je l’ai induit en erreur. La réalité, pourtant, est simple et brutale : le sujet demeure tabou, et la façon dont nous gérons les comportements inappropriés consiste encore trop souvent à les balayer sous le tapis. Les personnes qui franchissent les limites sont discrètement écartées, dans les coulisses, tandis que les victimes restent, elles, anéanties — et trop souvent jugées coupables.


J’en ai personnellement assez de ce silence et de cette tolérance implicite. Voilà pourquoi je partage aujourd’hui certains faits, pour voir si cela résonne chez vous.


M’avez-vous appelé « chère » ?

Commençons doucement.


Je constate que des hommes et des femmes — surtout lorsqu’ils sont plus âgés que moi — m’appellent encore « chère » ou dear, et ce, bien plus souvent dans un contexte professionnel qu’on ne pourrait l’imaginer. Pendant longtemps, j’ai normalisé ce terme, me disant qu’il s’agissait d’un régionalisme ou d’une habitude d’une autre époque, sans intention malveillante.


Or, il n’y a pas si longtemps, ce terme a été utilisé dans mon entourage professionnel par une personne possédant une expérience considérable. Et dans certains contextes, il devient clairement péjoratif : « let me tell you, dear », « hey chère, tu ne sais pas… ». Comme si l’usage de ce mot servait à établir d’emblée une position d’autorité ou de pouvoir.


Dans ces situations, la suite du discours confirmait cette impression : on me parlait comme si je ne comprenais pas, comme si mes compétences ou mon expertise étaient inexistantes — avant même que j’aie eu l’occasion de m’exprimer. Le fameux « chère » venait simplement en rajouter une couche.


Nous sommes en 2019. Peut-on, collectivement, arrêter cela dans le cadre professionnel ? En cas de doute, voici ma ligne de conduite, très simple : si tu n’es pas mon conjoint, ma mère ou mon père, tu ne devrais pas m’appeler « chère ».


Viens-tu sérieusement de me faire des avances sur LinkedIn ?

LinkedIn, réseau professionnel par excellence, semble malheureusement être devenu, pour certains, une version déguisée de Tinder.


Ma règle est pourtant claire : j’accepte des connexions lorsque nous avons des contacts en commun, après avoir consulté le profil et effectué une recherche sommaire sur l’entreprise. Une fois la connexion établie, je réponds aux demandes professionnelles et redirige les échanges vers mon courriel de travail.


Or, trop souvent, ces approches prétendument professionnelles se transforment rapidement en avances déplacées. Déclarations d’amour de parfaits inconnus, commentaires sur mon apparence physique, invitations indécentes… la liste est longue.


Je bloque systématiquement ces personnes et signale les comportements à LinkedIn, convaincue qu’ils nuisent à la crédibilité du réseau. Je suis certaine de ne pas être la seule à vivre cela, mais le sujet demeure étonnamment absent des conversations. Alors, je continue de faire le ménage dans mon réseau, accumulant frustration et lassitude face à l’absence apparente de conséquences.


As-tu osé me toucher ? Et en public ?

C’est sans doute la section la plus difficile à écrire.


Au cours du dernier mois seulement, j’ai vécu à deux reprises des situations d’attouchements de la part d’hommes que je ne connaissais pas. Dans un premier cas, une personne a posé sa main sur ma cuisse — alors que nous étions assis côte à côte. Je n’en ai même pas pris conscience sur le moment. Ce sont une amie et une collègue qui m’ont rapporté le geste par la suite, choquées par ce qu’elles avaient vu.


Lors d’un deuxième incident, survenu lors d’un événement public rassemblant des centaines de personnes, un homme s’est approché de moi, a envahi mon espace personnel, m’a touché le dos, puis passé le bras autour de la taille, en déclarant à voix haute : « C’est vrai qu’elle est belle. Tu es de mon goût, en plus ! » Malgré mes tentatives de recul, il a ajouté : « Avec le #MeToo, faut faire attention maintenant à ce qu’on dit et fait. »


C’est à ce moment que j’ai répondu, sans détour : « Oui, et je suis sur le point de te donner une claque. »


Il a reculé. Mais ce qui m’a le plus troublée, c’est la réaction — ou plutôt l’absence de réaction — de la tierce personne présente, qui s’est contentée de rire. Ce silence, ce rire, m’ont donné l’impression que j’étais la fautive pour m’être exprimée ainsi. Voilà ce qui me dérange profondément : l’inaction des témoins. Ce silence normalise des comportements qui ne devraient jamais l’être.


Il m’a fallu près de 24 heures pour réaliser à quel point cet incident m’avait affectée. En le racontant à mon conjoint, les larmes sont venues. Elles révélaient une blessure qui se rouvre, encore et encore.


L’impact

J’ai déjà abordé ailleurs le concept du fight, flight, freeze. Pendant longtemps, j’ai adopté le mode freeze dans des situations d’inconfort extrême. Ce mécanisme est fréquent chez les victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles, et il s’explique très bien sur le plan psychologique.


Ainsi, une personne peut sembler calme, souriante, en contrôle, alors qu’à l’intérieur, elle vit une panique totale. Je vous invite donc à ne jamais présumer de ce que vit quelqu’un, même si vous pensez bien le connaître.


Lorsque mes collègues m’ont reparlé de l’incident de la main sur la cuisse, un déclic s’est produit. J’avais bloqué ce souvenir. Le refoulement m’avait permis de continuer à fonctionner. Certains diront peut-être que ce geste est anodin. Posez-vous alors une seule question : accepteriez-vous que cela arrive à votre partenaire ?


Ce qui importe réellement, ce n’est pas votre opinion, mais celle de la personne qui a vécu le geste. Si elle s’est sentie mal à l’aise, cela mérite d’être pris au sérieux. Point final.


Et maintenant ?

Je n’ai partagé ici que quelques exemples, effleurant à peine la pointe de l’iceberg. Je pourrais en parler pendant des heures. Les témoignages que j’ai reçus, notamment dans le milieu de la santé, confirment que ces situations sont fréquentes, tant pour les femmes que pour les hommes.


Je n’ai pas de solution miracle à offrir. Mais ouvrir la discussion est déjà un acte nécessaire. Croire les victimes. Intervenir lorsqu’on est témoin. Parler. Ces gestes, aussi simples soient-ils, peuvent faire une réelle différence.


Partager nos expériences permet de briser l’isolement, la culpabilité, la honte, l’impuissance, la colère, l’incompréhension et la tristesse.


Merci, sincèrement, de contribuer à briser le silence.


Quand le silence devient un mécanisme de survie. Voir, ressentir, mais ne pas pouvoir réagir.
Quand le silence devient un mécanisme de survie. Voir, ressentir, mais ne pas pouvoir réagir.



 
 
 

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