La pensée visionnaire et le courage de regarder un siècle devant soi
- Nadine Duguay-Lemay

- Jul 2, 2015
- 5 min read
La curiosité comme fondement de la pensée visionnaire
Je suis née et j’ai grandi comme jeune femme acadienne dans une petite communauté rurale du Nouveau-Brunswick. Comme c’est souvent le cas dans des milieux très tissés serré, mon exposition précoce à la diversité — des cultures, des points de vue et des réalités vécues — était limitée. Mon parcours scolaire reflétait ce contexte. Les peuples autochtones, par exemple, y étaient principalement abordés à travers des cadres historiques restreints, laissant peu de place à une compréhension approfondie des voix, des cultures et des réalités autochtones contemporaines.
Et pourtant, dès un très jeune âge, j’étais animée par une curiosité persistante pour le monde au-delà de ce que je pouvais voir. Mes parents s’en souviennent sans doute très bien. Les voyages en voiture étaient souvent ponctués de mes questions incessantes — simples en apparence, mais révélatrices d’un regard plus profond sur le monde qui m’entourait : Pourquoi la lune nous suit-elle ? La vache est-elle heureuse ? Ces interrogations répétées ont éventuellement mené à l’invention du fameux « jeu du silence », souvent bien avant d’arriver à destination.
Cette curiosité ne m’a jamais quittée.
À quinze ans, j’ai déménagé à Moncton — non par nécessité, mais par envie de découvrir une autre ville, une autre façon d’être. À seize ans, j’ai passé près d’un an au Costa Rica. À dix-neuf ans, j’ai participé à l'échange Sudbury-Inde de Jeunesse Canada Monde. Si j’avais respecté la date limite du livre des finissants en douzième année, mon ambition déclarée aurait été de parcourir le monde avant l’âge de vingt-sept ans. Le tour du monde en quatre-vingts jours me semblait alors à la fois romantique et totalement irréaliste — hors de portée financière, sinon de l’imaginaire.
Avec le recul, ces premières années révèlent quelque chose de plus clair : une ouverture naturelle à la différence, une aisance à remettre les normes en question et une forme d’idéalisme quant à ce que le monde pourrait devenir. Cette façon de penser ne m’a pas été explicitement enseignée par les institutions, ni consciemment transmise. En réalité, elle m’a souvent placée en marge. Dans les petites communautés, la curiosité peut être perçue comme de l’agitation, et la vision comme une forme de non-conformité.
C’est ainsi qu’est née, très tôt, une réflexion discrète mais persistante : d’où vient la pensée visionnaire — et peut-elle se cultiver ?
Saisir les interconnexions d’un monde en transformation rapide
Cette question n’a rien de théorique pour moi. Elle est devenue profondément personnelle au moment où j’ai commencé à interpeller ma propre province — et, plus largement, le Canada atlantique — afin de réfléchir au-delà des cycles à court terme et des contraintes immédiates. À quoi ressembleraient nos systèmes dans cent ans ? Quelles hypothèses faudrait-il désapprendre ? Quelles structures devraient évoluer ?
Je fais partie de celles et ceux qui croient que la pensée visionnaire peut se cultiver. C’est cette conviction qui me ramène, encore et encore, à ce sujet. Il ne s’agit pas de prédire l’avenir, mais de se préparer à la complexité.
Mon exploration plus intentionnelle du long terme a débuté après avoir assisté à la conférence 4Front à Halifax, où Dominic Barton a parlé des transformations profondes à l’œuvre en Asie. Ce qui m’a frappée, ce n’est pas seulement la vitesse des changements décrits, mais la profondeur de la vision qui les sous-tendait. Des sociétés qui planifient en générations, plutôt qu’en cycles électoraux.
Ce moment a déclenché une réflexion plus large. J’ai commencé à observer des endroits où la pensée à long terme est intégrée au discours public et aux politiques. Des pays comme l’Inde et la Chine se sont rapidement imposés — des sociétés qui fonctionnent sur des horizons de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles. Plus près de nous, j’ai vu des municipalités comme Moncton se doter de visions à quarante ans. Plus tard, j’ai découvert le cadre de durabilité sur cent ans de North Vancouver — un exercice fondé sur l’analyse de scénarios, des risques émergents et des possibilités à long terme.
Ce que ces démarches ont en commun, ce n’est pas la certitude, mais l’intention. Elles s’apparentent à des analyses SWOT vivantes de la société — conçues non pas pour figer l’avenir, mais pour demeurer agiles face au changement.
J’ai vécu des cadres similaires à travers des exercices nationaux de prospective au Canada, notamment une démarche réunissant des personnes de divers secteurs appelées à imaginer le pays en 2040, ainsi qu’un exercice de type Delphi mené par le ministère de la Justice. Ce qui rendait ces démarches efficaces, c’était leur structure. Les participantes et participants étaient guidés dans l’analyse des tendances, des interdépendances et des perturbations possibles — passant d’une réflexion en silos à une compréhension systémique.
Et c’est là , à mon sens, le cœur de la pensée visionnaire : la capacité de saisir les interconnexions. Le monde évolue rapidement — sur les plans technologique, social et environnemental — et ces transformations ne respectent pas les frontières. J’entends souvent des gens exprimer le désir de se concentrer uniquement sur des causes « locales », comme si le local et le global étaient encore dissociables. Soutenir des initiatives communautaires demeure essentiel ; j’en ai moi-même créé et dirigé plusieurs. Mais le sens même du mot local a changé. Des décisions prises à l’autre bout du monde influencent désormais notre quotidien.
La pensée visionnaire ne renonce pas au territoire. Elle l’inscrit, consciemment, dans un système plus vaste et interconnecté.
Choisir de longs horizons pour les lieux que nous appelons chez nous
Le Canada atlantique a accompli des avancées importantes au cours des dernières années, notamment en renforçant son écosystème entrepreneurial et en obtenant une reconnaissance au-delà de ses frontières. Et pourtant, j’espère davantage. Plus d’ambition. Plus d’expérimentation. Plus de courage pour explorer des idées autrefois jugées irréalistes ou prématurées — qu’il s’agisse d’énergies renouvelables, de modèles économiques alternatifs ou de politiques visant la dignité et la résilience à long terme.
Ce que je souhaite, ce n’est pas la perfection, mais la possibilité.
J’aimerais voir notre région reconnue non pas pour ce qui lui manque, mais pour ce qu’elle imagine. Un lieu défini par la créativité, la clairvoyance et le courage de penser en amont. Un lieu où la pensée visionnaire n’est pas perçue comme un trait de personnalité rare, mais comme une responsabilité collective.
Regarder un siècle devant soi n’est pas un exercice de prédiction ; c’est un acte de soin. Cela nous invite à ralentir, à élargir notre regard et à reconnaître que les choix que nous faisons aujourd’hui auront des répercussions bien au-delà de notre propre existence. La pensée visionnaire commence lorsque nous cessons de nous voir comme des acteurs isolés et que nous nous reconnaissons comme des gardiens — des lieux, des systèmes et des possibles.
Penser à long terme, ce n’est pas se détourner de chez soi, mais approfondir notre engagement envers ce qui nous est cher. C’est tenir ensemble l’appartenance et la responsabilité — prendre soin de ce qui existe déjà tout en laissant de l’espace à ce qui doit encore émerger. Lorsque la pensée visionnaire devient une pratique partagée plutôt qu’une exception, des régions comme le Canada atlantique gagnent la liberté de se redéfinir avec intention plutôt qu’avec urgence.
Cette manière de voir ne requiert ni certitude ni élitisme. Elle naît de la curiosité, se renforce par les liens et arrive à maturité lorsque nous acceptons la responsabilité de ce qui vient ensuite. Pratiquée avec patience et collectivement, la pensée visionnaire devient moins une question d’ambition que d’intégrité — façonnant, dans le calme, un avenir qui ne nous est pas imposé, mais que nous portons consciemment vers l’avant.



