La difficulté à s’exprimer : un malaise collectif ?
- Nadine Duguay-Lemay

- Jan 27, 2019
- 4 min read
Updated: Jan 27
Avez-vous de la difficulté à exprimer vos émotions et vos pensées, tant dans votre vie personnelle que professionnelle ? Si vous répondez par l’affirmative, sachez que vous êtes loin d’être seul·e.
Cela fait longtemps que je me penche sur cette question. J’observe, autour de moi, à quel point il semble ardu pour bien des gens de transmettre à l’autre ce qui les habite réellement — sur le plan mental comme émotionnel. Et je tiens à le dire d’emblée : je n’échappe pas à cette réalité. Malgré les années et le travail conscient que je fais pour m’affirmer davantage, cela ne m’est toujours pas naturel.
Ce qui motive ce texte aujourd’hui, c’est l’ampleur du phénomène. Sa récurrence. Sa banalité presque. Alors la question s’impose : est-ce un mal de société ?
Nous vivons pourtant à une époque où l’expression semble encouragée. Les initiatives se multiplient pour réduire la stigmatisation en santé mentale. Les formations mettent de plus en plus l’accent sur le savoir-être, sur la vulnérabilité, sur l’authenticité. Les mouvements de dénonciation ont contribué à briser certains silences, et la société réclame davantage de transparence de la part de ses leaders, cherchant à reconstruire une confiance fragilisée.
Des études comme le Edelman Trust Barometer ont d’ailleurs montré, au fil des ans, un glissement clair : d’une quête de vérité vers une quête de confiance. Les forces externes semblent donc pousser l’être humain à réfléchir, à évoluer, à se dire.
Et pourtant, pour plusieurs, amorcer ce processus demeure extrêmement difficile.
Là où la difficulté à s’exprimer prend racine
Dans mon cas, tout commence au sein de ma famille. J’ai grandi dans un milieu où l’expression de soi n’était pas encouragée. Longtemps, je me suis sentie comme le mouton noir : celle qui tentait de mettre des mots sur ce qui se disait à demi-mot, sur ce qui flottait dans l’air sans jamais être nommé.
Je me souviens de ces discussions familiales où, étant la cadette et la seule fille, on m’invitait systématiquement à « ouvrir le bal ». Cette responsabilité me semblait injuste. Pourquoi moi ? Pourquoi pas les adultes ? Pourquoi pas mes frères, plus âgés que moi ?
Dotée d’une grande sensibilité et d’une intuition marquée, je ressentais intensément ce qui n’était pas exprimé. Cette accumulation de non-dits créait chez moi un profond malaise intérieur. Et lorsque j’essayais de parler, les mots se transformaient en larmes, ma voix tremblait ou s’élevait, accentuant la frustration générale. Les moqueries de mes frères n’aidaient en rien ; eux cherchaient surtout à en finir rapidement.
Ces discussions ont fini par disparaître, remplacées par des silences, des secrets, des zones grises. J’ai appris à naviguer dans cet univers feutré, à décoder plutôt qu’à dire.
Sans nourrir de rancune envers ma famille — chacun faisait avec ce qu’il avait appris — je reconnais aujourd’hui que ma difficulté à m’exprimer s’est enracinée là, dans ce premier milieu pourtant fondamental pour le développement émotionnel.
Quand le silence devient un mécanisme de survie
À l’adolescence et au début de l’âge adulte, ma passion pour le voyage m’a menée au Costa Rica à 16 ans, puis en Inde à 19 ans dans le cadre d’un échange avec Jeunesse Canada Monde. Ces expériences ont été marquées par des événements traumatisants à caractère sexuel.
C’est là que j’ai appris, sans le savoir, le mode freeze. Dans les deux cas, l’entourage immédiat a choisi de m’attribuer une part de responsabilité : vêtements jugés trop révélateurs, comportements perçus comme « encourageants ». Être jugée, blâmée et réduite au silence par mes pairs a laissé des traces profondes.
Les agresseurs étaient pourtant plus âgés, en position de pouvoir ou d’autorité, et ne représentaient en rien des relations consenties ou souhaitées. Malgré cela, le message implicite était clair : se taire est plus sécuritaire que parler.
Ce silence imposé est devenu, avec le temps, un réflexe.
Réapprendre à s’exprimer, un pas à la fois
Les années suivantes ont vu s’installer un mode autopilote. Une petite voix répétait : suck it up, buttercup. Dans ma vie professionnelle, j’ai développé une carapace efficace : exprimer mes idées, oui. Mes émotions, non.
Cette stratégie m’a protégée un temps, mais comme toute stratégie de survie, elle a fini par s’essouffler. Mettre un pansement sans soigner la plaie ne fonctionne pas indéfiniment.
Mon cheminement s’est construit à travers plusieurs expériences : la Conférence canadienne sur le leadership du Gouverneur général en 2015, la thérapie, le travail sur la vulnérabilité, le coaching professionnel. Mais ce qui m’a le plus aidée demeure étonnamment simple : pratiquer l’affirmation de soi.
Dire non. Mettre des limites. M’accorder un temps de réflexion avant de répondre. Apprendre à m’écouter, même lorsque je choisis finalement le oui. Me parler aussi, entrer en dialogue avec moi-même, me demander : qu’est-ce qui se passe en moi, ici et maintenant ?
J’ai compris également que la seule chose que je peux réellement contrôler, ce sont mes actions. La réaction de l’autre ne m’appartient pas. En cessant l’évitement, je perds le sentiment d’impuissance et je me sens plus en paix.
Je ne prétends pas détenir de réponse définitive ni pouvoir affirmer que la difficulté à s’exprimer est un mal de société. Mais une chose m’apparaît claire : s’exprimer et s’affirmer sont intimement liés au rapport que nous entretenons avec nous-mêmes.
Se taire pour éviter l’inconfort, la réaction de l’autre ou le conflit peut sembler protecteur à court terme. Mais à long terme, ce silence finit souvent par peser plus lourd que les mots qu’on n’a pas osé dire. S’exprimer, même maladroitement, c’est se donner une chance de se sentir plus aligné·e, plus apaisé·e.
Alors peut-être que la vraie question n’est pas de savoir ce qui pourrait mal tourner si l’on parle, mais plutôt ce qu’il en coûte de continuer à se taire.



