Quand la confiance se fracture
- Nadine Duguay-Lemay

- Feb 15, 2019
- 4 min read
Pouvoir faire confiance à quelqu’un — sur le plan personnel comme professionnel — est au cœur même de ce qui permet à une relation de s’approfondir, de s’effriter ou de s’éteindre doucement. La confiance ne se construit pas uniquement par les mots, même s’ils comptent. Elle se forge dans la constance : dans les gestes répétés qui confirment qu’une personne se présente réellement comme elle l’a promis.
Et pourtant, la confiance peut se fissurer en un instant.
Un événement.
Un choix.
Un silence.
Reconstruire ce qui a été brisé exige du temps, de l’humilité et un engagement soutenu — bien plus que ce que l’on imagine au moment où l’on accorde sa confiance. Que l’on soit de nature confiante ou plus réservée, la rupture de ce lien fondamental est profondément déstabilisante. Elle est difficile à encaisser, difficile à comprendre, et encore plus difficile à réparer.
Je sais que la confiance a été rompue lorsque mon corps réagit avant même que mon esprit ne puisse suivre. C’est comme un coup porté en plein ventre — et je pèse mes mots. La sensation est viscérale, immédiate, profondément troublante. Elle me rend physiquement malade, mais elle va bien au-delà du corps. C’est une expérience qui broie l’âme.
Je ne sais pas comment cela se manifeste chez vous, ni si vous reconnaissez ce type de réaction somatique. Chez moi, l’impact se propage à toutes les couches de mon être : physique, émotionnelle, mentale. En m’arrêtant sur ce choc initial, je distingue une constellation d’émotions qui s’agitent sous la surface.
Il y a l’incrédulité — ce moment suspendu où l’esprit peine à concilier ce qui vient de se produire avec ce que l’on croyait vrai. Il y a le deuil de ce que je pensais que nous partagions, de la relation telle que je la comprenais. Le reproche envers soi-même arrive ensuite, cette voix intérieure qui fouille, qui cherche ce qui a été manqué, ce qui aurait dû être vu, ce qui aurait pu être fait autrement. La tristesse s’installe, lourde et indéniable. Par moments, la colère fait aussi surface — parfois dirigée vers l’extérieur, mais plus souvent tournée contre soi. Et sous tout cela — parfois enfouie si profondément qu’il faut du temps pour la reconnaître — se trouve la honte. Cette honte discrète, douloureuse, de se retrouver dans une situation que l’on n’aurait jamais cru habiter.
Cette convergence émotionnelle laisse souvent place à l’anxiété. Le système nerveux, associant désormais la personne ou la situation à une menace pour l’équilibre, active ses mécanismes ancestraux : lutter, fuir ou se figer. Ce qui demeure alors, c’est un profond sentiment de trahison — une rupture non seulement de la confiance, mais du sentiment de sécurité.
La question qui s’impose
Ce n’est pas une expérience que je souhaite à qui que ce soit, même si je sais qu’elle fait partie de la condition humaine. Les relations peuvent se défaire en un claquement de doigts.
La vraie question devient alors : que fait-on ensuite ?
Ou, plus honnêtement : que choisit-on de faire ensuite ?
Je me tiens avec cette question depuis un certain temps.
Ce qui émerge du fond de moi, c’est le besoin de me tenir dans ma vérité — de nommer la brèche, de reconnaître que la confiance a été rompue et d’en honorer l’impact. Cette clarté s’accompagne souvent du doute. Y avait-il des signes que j’ai ignorés ? Des drapeaux rouges que j’ai minimisés ou expliqués autrement ?
Lorsque la réponse est oui, la culpabilité suit de près. La culpabilité de ne pas avoir écouté cette voix intérieure.
Et pourtant, j’apprends à accueillir cette vérité avec bienveillance. Il arrive que les signaux soient visibles, mais qu’une fois la confiance installée, notre regard change. Je choisis d’honorer cela aussi. Cela parle d’un cœur généreux. D’un cœur qui croit en la bonté des autres. Qui laisse de l’espace pour la croissance, la réparation et la grâce.
C’est une part de moi que je refuse d’abandonner, même lorsqu’elle me coûte.
Se regarder honnêtement
J’ai moi aussi brisé la confiance au cours de ma vie. Cette vérité mérite sa place ici.
Il y a des relations que je n’ai pas tenté de réparer de manière significative — non pas par indifférence, mais parce que la honte m’a réduite au silence. J’avais besoin de me pardonner avant même de pouvoir envisager de demander pardon aux autres.
En tant que personne ayant vécu du harcèlement sexuel, des agressions et des abus psychologiques, la confiance s’est fracturée pour moi bien plus souvent que je ne souhaiterais m’en souvenir. Il y a eu des périodes où avancer exigeait avant tout de me protéger. Certains mécanismes d’adaptation que j’ai utilisés étaient imparfaits. Certains ont causé du tort.
Comprendre la profondeur de la douleur associée à une confiance brisée m’a forcée à regarder mes propres gestes passés avec humilité et regret. Je rassemble lentement le courage de revisiter certaines de ces relations — non pour réécrire l’histoire, mais pour la reconnaître avec honnêteté.
Choisir comment avancer
Lorsque la confiance s’effondre, la perte ressemble à un deuil. La relation, telle qu’elle existait, n’est plus. Cette seule prise de conscience peut être dévastatrice.
Autrefois, il me fallait de nombreuses fissures avant d’atteindre le point de non-retour. Ce seuil a changé. Aujourd’hui, je traverse le monde avec plus d’intention. J’ai choisi la vulnérabilité et la transparence comme repères — non parce qu’elles garantissent une réciprocité, mais parce qu’elles correspondent à qui je suis.
On me met parfois en garde contre cette ouverture. On me rappelle que tout le monde ne peut — ou ne veut — m’y rejoindre. C’est vrai. Chaque personne porte une histoire que nous ne voyons pas. Un mot, un geste ou un silence peut réveiller quelque chose de profondément personnel et méconnu pour nous, mais profondément déstabilisant pour l’autre.
Malgré tout, je choisis la transparence. Je choisis la vulnérabilité. Non pas parce qu’elles assurent un retour équitable, mais parce qu’elles me ressemblent.
Je continue donc de vivre selon ces valeurs. Non comme une attente envers les autres, mais comme un engagement envers moi-même. La transparence et la vulnérabilité ne sont pas des stratégies que j’applique ; ce sont des principes que j’habite — même lorsqu’ils sont mal compris, non respectés ou laissés sans protection.
Car lorsque la confiance se fracture, elle laisse une trace.
Mais elle ne devrait jamais nous obliger à nous endurcir.
Et elle ne devrait jamais nous apprendre à nous abandonner.



