Dénonciations sur Instagram: une réponse à un enjeu systémique
- Nadine Duguay-Lemay

- Jul 17, 2020
- 4 min read
Updated: Jan 26
Comme plusieurs médias — et comme bien des personnes — je suis avec un vif intérêt la vague de dénonciations qui déferle actuellement sur les réseaux sociaux, particulièrement sur Instagram, à travers le pays, et plus spécifiquement au Québec et ici, au Nouveau-Brunswick. Ce mouvement, qui prend de l’ampleur depuis plus d’une semaine, me touche profondément.
Il m’interpelle à la fois en raison de mes expériences personnelles et de mon engagement actif sur cette question : dialogues publics, billets de blogue, échanges avec des survivant·e·s, gestes concrets posés dans l’espoir de faire évoluer les choses. Bien que je sois préoccupée par certains enjeux légaux et moraux liés à cette forme de dénonciation, je choisis néanmoins de l’appuyer. Pourquoi? Parce qu’elle offre enfin une tribune aux survivant·e·s — une tribune que notre système judiciaire et social peine manifestement à leur accorder.
Déposer une plainte : un parcours complexe, pour trop peu de résultats
Rappelons les statistiques rapportées par un article publié sur Ici Acadie de Radio-Canada : moins de 10 % des plaintes déposées à la police se rendent devant les tribunaux. Trois sur mille mènent à une accusation. En 2020 — et encore aujourd’hui — ces chiffres sont tout simplement inacceptables.
Pour les comprendre, il faut se mettre dans les souliers des survivant·e·s. La violence sexuelle laisse des traces profondes : traumatismes, peur de ne pas être cru·e, re-victimisation, isolement, manque d’appui de l’entourage. Comme l’explique Marie-Andrée Pelland, professeure en sociologie et criminologie à l’Université de Moncton, certaines personnes réalisent même, en lisant d’autres témoignages, qu’elles ont elles aussi été victimes. Ce phénomène, je l’ai observé trop souvent.
Trop souvent, l’entourage banalise. On excuse. On relativise. « Il ou elle est correct la plupart du temps. » « C’est l’alcool. » « Le stress. » « Il faut pardonner, passer à autre chose. » Ce qu’on oublie, en agissant ainsi, c’est qu’on permet à des prédateurs et prédatrices de continuer — et souvent, d’agir avec encore plus d’audace. J’ai vu trop de récidives, trop de silences complices. Le pire? La communauté continue de les embaucher, de les inviter à siéger sur des conseils d’administration, de les glorifier même, tout en admettant, en coulisses, être au courant des gestes posés.
Protéger l’agresseur plutôt que la victime
Je me souviendrai toujours d’une conversation avec une personnalité influente du milieu des affaires de la région. Nous parlions d’une personne que je savais avoir agressé sexuellement une connaissance proche — une plainte avait été déposée, détail important. Cette personne s’en était « plutôt bien tirée ». Changement de carrière soudain. Silence organisationnel. Puis, des années plus tard, la vérité refait surface : on lui avait demandé de partir, oui, mais sous le couvert d’une transition professionnelle.
Quand j’ai questionné cette personnalité sur cette décision, on m’a répondu que c’était la meilleure façon de gérer ce genre de situation. Puis on m’a demandé : « Et toi, qu’est-ce que tu aurais fait? » Ma réponse — prôner une dénonciation publique, transparente — a été accueillie avec condescendance. « Ça ne marche pas comme ça. »
Ah bon.
J’ai alors compris comment ça marche : on protège les individus fautifs. On évite les conséquences. On les laisse circuler librement dans la communauté — comme l’Église l’a fait, trop longtemps, avec les prêtres. Quelques mois plus tard, cette même personne m’a suggéré de simplement pardonner l’agresseur. La seule façon d’avancer, m’a-t-on dit.
Ah bon. Merci du conseil.
Quand dénoncer ne sert à rien… sauf à blesser davantage
Pour une victime qui choisit de dénoncer auprès de son employeur et qui constate que rien n’est fait, le message est clair : ça n’en valait pas la peine. Elle est re-victimisée, souvent marginalisée, parfois carrément ostracisée.
Lorsque je lis des témoignages de victimes appuyés par d’autres personnes affirmant avoir été témoins de comportements répréhensibles — et confirmant que des plaintes ont bel et bien été déposées, sans conséquences — il y a lieu de s’interroger sérieusement sur la manière dont les organisations traitent les dénonciations.
La voie judiciaire, elle, n’est guère plus rassurante. Mon vécu, comme les propos de Gina Colette, intervenante auprès des victimes d’agressions sexuelles à Carrefour pour femmes, le confirment :
« Souvent, les policiers qui se rendent à l’hôpital n’ont pas reçu une formation suffisante en matière de violence sexuelle. Les survivantes sont alors re-victimisées par des questions ou des attitudes inappropriées. »
Pourquoi, par ailleurs, le service aux victimes du détachement de la GRC Codiac n’est-il offert qu’une fois la plainte déposée — et non avant? On réfère aux organismes communautaires, comme le Centre d'agression sexuelle du Sud-Est, ce qui fait sens… à condition de pouvoir obtenir un rendez-vous. Si telle est la ligne directrice, alors finançons adéquatement ces organismes pour qu’ils puissent répondre à la demande.
Un problème systémique… et une responsabilité collective
Vous l’aurez compris : il s’agit d’un enjeu profondément systémique. Je n’ai même pas abordé la formation, la sensibilisation, les politiques — ou leur absence.
La réalité est brutale : collectivement, nous ne soutenons pas nos victimes.
Notre silence.
Notre banalisation.
Notre déni.
Nos malaises.
Tout cela fait de nous des complices. Et donc, une partie du problème.
Chaque fois que j’ai tenté de soutenir une victime dans mon entourage, je me suis heurtée à la résistance, à des murs, à un système criblé de failles. Alors si, aujourd’hui, les survivant·e·s se tournent vers la dénonciation anonyme sur les réseaux sociaux pour être entendu·e·s, il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître : c’est notre responsabilité collective.
Note de l’autrice: Ce texte s’inscrit dans une démarche de réflexion continue. Les réalités évoluent, mais la vigilance demeure essentielle.
Pour aller plus loin
Just Stop It!!! (12 octobre 2019)
Les histoires vécues d’une femme : briser le silence sur les comportements inappropriés (9 mai 2019)



