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Quand la gratitude devient un ancrage

  • Photo du rédacteur: Nadine Duguay-Lemay
    Nadine Duguay-Lemay
  • il y a 1 heure
  • 5 min de lecture

La gratitude a toujours occupé une certaine place dans ma vie. Lorsque je regarde en arrière, je peux reconnaître plusieurs périodes qui en étaient profondément imprégnées. Des moments où je me sentais reconnaissante pour les personnes qui croisaient mon chemin, pour les expériences vécues, pour la beauté du quotidien ou encore pour les occasions d'apprendre et de grandir. Depuis quelque temps toutefois, la gratitude semble s'être transformée. Elle n'est plus seulement présente dans les périodes où la vie est douce ou lorsque les circonstances sont favorables. Elle est devenue un ancrage vers lequel je reviens plus consciemment, particulièrement lorsque la vie me confronte à des défis, à l'incertitude ou à la souffrance.


Lorsque nous sommes en souffrance, il peut être extrêmement difficile de porter notre attention sur les éléments positifs de notre vie ou sur ce pour quoi nous pourrions être reconnaissants. La douleur occupe beaucoup d'espace. Elle réclame notre attention. Elle nous confronte parfois à des émotions que nous avons évitées pendant longtemps. Je crois d'ailleurs qu'il est important de reconnaître que cela fait partie du cheminement. Nous vivons dans une culture qui cherche souvent à contourner l'inconfort ou à le remplacer rapidement par quelque chose de plus agréable. Pourtant, prendre conscience de ce qui est présent, y compris ce qui nous fait mal, est une étape essentielle de notre développement comme êtres humains. Il ne s'agit pas de choisir entre la souffrance et la gratitude. Il s'agit plutôt de découvrir qu'elles peuvent habiter un même espace.


Je me souviens que pendant ma saison de guérison, une amie m'avait encouragée à me tourner vers la gratitude. Sur le moment, j'avoue avoir eu beaucoup de difficulté à accueillir son conseil. La colère envers moi-même était encore très présente. Je souffrais profondément et je laissais enfin émerger des émotions que j'avais longtemps maintenues à distance en restant dans l'action, dans la performance ou dans l'occupation constante de mes pensées. À cette étape de mon parcours, je ne comprenais pas comment il pouvait être question de gratitude alors que tant de tristesse, de colère et de douleur cherchaient enfin à être entendues. Avec le recul, je réalise que je percevais ces émotions comme incompatibles les unes avec les autres. J'avais l'impression que reconnaître ce qui allait bien risquait de minimiser ce qui me faisait souffrir.


Malgré cette résistance, quelque chose dans son message est demeuré avec moi. J'ai commencé doucement, sans pression et sans attente particulière. Certains jours, la gratitude prenait la forme d'un tout petit geste. Je me félicitais d'avoir trouvé l'énergie nécessaire pour aller marcher, pour sortir de la maison ou simplement pour traverser la journée. D'autres fois, elle prenait la forme d'une émotion que j'avais enfin accepté de ressentir plutôt que de repousser. Peu à peu, mon attention s'est également tournée vers les personnes présentes dans ma vie. J'ai commencé à remarquer davantage celles qui demeuraient à mes côtés sans chercher à me réparer, celles qui m'offraient leur écoute, leur patience, leur affection ou simplement leur présence. Plus je portais attention à ces gestes, plus je réalisais à quel point j'étais entourée.


Ce que je n'avais pas anticipé, c'est que cette pratique allait transformer bien plus que mon regard sur les circonstances de ma vie. Elle allait progressivement modifier la relation que j'entretenais avec moi-même. Pendant une grande partie de mon existence, il m'a été relativement facile de donner. Donner de mon temps, de mon énergie, de mon attention et de mon amour. Recevoir, toutefois, représentait un défi beaucoup plus grand. Lorsqu'on porte inconsciemment la croyance qu'il faut mériter l'amour par la performance, l'accomplissement ou le fait de prendre soin des autres, recevoir de façon inconditionnelle peut devenir profondément inconfortable. La gratitude m'a permis de reconnaître tout ce qui m'était déjà offert sans que j'aie à gagner ce droit. Elle m'a aidée à voir l'amour qui était déjà présent autour de moi et, tranquillement, à développer ma capacité à le recevoir.


Je pense également que certaines pratiques ont contribué à cette ouverture. Depuis plusieurs mois, je me suis remise au yoga deux ou trois fois par semaine. Dans les moments de Yin yoga, particulièrement dans les postures d'ouverture du cœur comme la posture du poisson, j'ai été amenée à réfléchir à la façon dont le corps participe lui aussi à nos transformations intérieures. Peut-être que l'ouverture du cœur n'est pas uniquement une image ou un concept. Peut-être que le corps, lorsqu'on lui laisse l'espace nécessaire, participe lui aussi à ce qui cherche à émerger en nous. Je ne saurais expliquer précisément ce qui s'est produit, mais je sais qu'avec le temps quelque chose s'est adouci en moi.


Cet adoucissement a également touché le regard que je portais sur mon propre parcours. J'ai commencé à accepter davantage certaines parties de mon histoire, y compris celles que j'aurais préféré ne pas avoir à traverser. J'ai appris à regarder avec un peu plus de douceur mes erreurs, mes blessures, mes traumatismes et les moments où je n'ai pas été parfaitement alignée avec mes valeurs. Plus j'avance, plus j'ai l'impression que plusieurs d'entre nous vivent comme s'ils attendaient inconsciemment un procès qui n'arrivera jamais. Nous continuons de nous juger pour certaines décisions passées et nous reportons sans cesse le moment où nous nous accorderons enfin le pardon ou la compassion que nous offririons pourtant facilement à quelqu'un d'autre.


Pour moi, la gratitude est devenue un point d'ancrage lorsque cette tendance cherche à reprendre sa place. Elle me permet de revenir à ce qui est déjà présent plutôt que de demeurer prisonnière de ce qui aurait pu être différent. Lorsque la peur refait surface ou que certaines croyances profondes cherchent à reprendre leur place, je reviens à la gratitude. Je pense aux personnes qui m'aiment, à mes animaux qui m'accueillent chaque jour avec la même affection, à la santé que j'ai retrouvée, au privilège de pouvoir bouger mon corps, à la nature qui m'entoure, au chemin parcouru et à la possibilité d'être encore ici pour vivre ce qui se présente.

 

Avec le temps, je me suis demandé si la gratitude n'était pas moins une émotion qu'une façon de porter attention à ce qui est déjà là. Non pas pour nier ce qui est difficile ou douloureux, mais pour reconnaître que notre expérience humaine est rarement composée d'une seule réalité à la fois. La souffrance peut être présente tout comme la peur, l'incertitude ou la tristesse. Pourtant, cela n'empêche pas l'amour, la beauté, la connexion, l'espoir ou la présence de ceux qui marchent à nos côtés d'exister eux aussi.


Peut-être que la gratitude ne consiste pas à chercher autre chose que ce qui est devant nous. Peut-être nous invite-t-elle simplement à élargir notre regard et à reconnaître que plusieurs vérités peuvent habiter un même espace. Plus j'avance, plus je réalise qu'elle m'aide à revenir à ce qui demeure lorsque les circonstances deviennent plus difficiles, à ce qui continue de soutenir, de nourrir ou d'éclairer mon chemin même lorsque tout n'est pas simple.


Au fond, la gratitude n'efface pas les différentes textures de la vie. Elle nous permet plutôt de les habiter avec un peu plus de présence et de douceur. Et peut-être qu'au cœur même de ce qui nous semble parfois difficile à traverser, il existe encore des raisons de remercier la vie pour ce qu'elle nous offre.


  Une image qui évoque la gratitude, la présence et ce qui peut s'ouvrir en nous lorsque nous apprenons à accueillir pleinement les différentes textures de la vie.  Photo: Rachelle Richard-Léger
Une image qui évoque la gratitude, la présence et ce qui peut s'ouvrir en nous lorsque nous apprenons à accueillir pleinement les différentes textures de la vie. Photo: Rachelle Richard-Léger


 

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