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  • Faire place à ce que l’on vit

    Je constate un thème récurrent ces derniers temps, un besoin criant chez plusieurs personnes, mais qui demeure trop souvent non rencontré : celui d’être simplement écoutées et accueillies, sans jugement, dans ce qu’elles vivent. Cela peut sembler si simple. Et pourtant, faire place à l’expérience de l’autre semble parfois difficile, autant pour les proches que pour les connaissances à qui l’on tente de se confier. Faire place, c’est accorder du temps et de l’espace à une personne qui nous partage un bout de son histoire. C’est l’écouter sans la presser, sans juger, sans chercher immédiatement à conseiller, à rassurer ou à arranger ce qui fait mal. Ce réflexe de vouloir réparer est profondément humain. Il vient peut-être de la façon dont nous avons nous-mêmes appris à naviguer le monde, de l’environnement qui nous a façonnés, ou encore de notre propre inconfort devant la souffrance de l’autre. Mais ce n’est pas toujours notre rôle de régler ce que l’autre traverse. Parfois, notre présence attentive peut être beaucoup plus aidante que nos solutions. Faire place signifie aussi accepter qu’il puisse y avoir des silences dans la conversation. Il se peut que la personne vive des émotions pendant qu’elle laisse émerger ce qui se passe en elle. Il se peut même que ce soit la première fois qu’elle nomme à voix haute ce qu’elle pense ou ressent réellement. Et parfois, le simple fait de dire les choses à voix haute crée déjà une forme de résonance. Accueillir ces pensées et ces émotions avec une présence bienveillante peut avoir un effet beaucoup plus profond qu’on ne l’imagine. Il ne s’agit pas d’interroger, ni de pousser la personne à aller plus loin qu’elle ne le souhaite. Il s’agit plutôt d’ouvrir doucement un espace où elle peut déposer ce qu’elle porte, à son rythme. Une question ouverte peut parfois suffire : « Comment t’es-tu senti.e dans ce moment ? », « Comment accueilles-tu cette nouvelle ? », ou encore « Qu’est-ce qui est le plus présent pour toi en ce moment ? » Ces questions ne cherchent pas à diriger la conversation. Elles permettent plutôt à la personne de faire place à ce qui a peut-être été dissimulé, voilé ou retenu depuis longtemps. Récemment, j’ai navigué les étapes de dépistage du cancer du sein, passant d’une première mammographie de base jusqu’à une biopsie. Pendant cette période d’attente, j’ai remarqué à quel point il pouvait être difficile pour les gens de simplement me laisser nommer ce que je ressentais. Je naviguais la peur, l’anxiété et l’incertitude. Mais lorsque j’essayais de déposer ce que je vivais, j’ai souvent entendu des réponses qui banalisaient ou normalisaient mon expérience. Certaines personnes cherchaient à normaliser ou à banaliser ce que je vivais, peut-être pour me rassurer, peut-être aussi pour apaiser l’inconfort que mon incertitude réveillait en elles. D’autres me racontaient leur propre expérience, comparaient les étapes, tentaient d’interpréter ce qui avait été dit ou fait, puis en tiraient leurs propres conclusions sur un diagnostic qui n’était pas encore confirmé. Je comprends que ces réponses venaient probablement d’un bon endroit. Mais ce dont j’avais besoin à ce moment-là, ce n’était pas qu’on m’explique pourquoi je ne devais pas avoir peur. J’avais besoin qu’on accepte de rester un instant avec moi dans l’incertitude. Ce qui était difficile, ce n’était pas seulement les mots entendus. C’était l’effet qu’ils laissaient en moi. Je n’avais pas encore eu la chance de déposer ce qui m’habitait. La peur prenait déjà beaucoup de place, et chaque tentative de me rassurer trop vite semblait refermer l’espace que j’essayais doucement d’ouvrir pour nommer ce que je vivais. Comme si l’émotion devait être apaisée avant d’avoir été entendue. Comme si l’on devait déjà me ramener vers une conclusion plus acceptable, alors que j’étais encore au cœur de l’incertitude. Il m’est aussi arrivé de sentir que ce que je partageais éveillait quelque chose chez l’autre. Peut-être de l’inquiétude. Peut-être de l’impuissance. Peut-être cette part de nous qui cherche rapidement à rendre l’inconfort plus supportable. Dans ces moments-là, je me retrouvais parfois à expliquer, à nuancer ou à rassurer, alors que j’avais moi-même besoin d’écoute. Et lorsqu’une confidence est encore accueillie par des comparaisons, des conclusions hâtives ou des tentatives de banalisation, un autre poids s’ajoute. On ne porte plus seulement ce que l’on vit. On porte aussi l’inconfort que notre vécu semble réveiller autour de nous. À force que cela se répète, quelque chose se referme. On choisit avec plus de soin ce que l’on partage. On se dit qu’on ne se confiera peut-être plus à certaines personnes. Non pas par rancune, mais par protection. Parce qu’à force de ne pas trouver d’espace pour ce que l’on vit, on finit parfois par douter de la légitimité même de ce que l’on ressent. On se demande si l’on exagère, si l’on devrait être plus calme, plus raisonnable, plus capable de contenir ce qui déborde. Pourtant, ce qui nous habitait ne demandait pas à être diminué, expliqué ou corrigé trop vite. Cela demandait simplement un espace où être déposé. Et quand cette écoute est présente, on sent tout de suite la différence. Il y a quelque chose de profondément réparateur dans le fait de pouvoir dire ce que l’on vit sans avoir à protéger l’autre de notre vérité, sans avoir à rendre notre peur plus acceptable, sans avoir à traduire notre vulnérabilité dans une forme plus confortable pour ceux qui l’entendent. Un tel accueil ne fait pas disparaître l’incertitude, mais il permet de ne plus la porter seule. Je pense que pour plusieurs, parler de ce que l’on ressent ne faisait pas nécessairement partie de l’éducation reçue. Certaines personnes ont appris à minimiser, à contourner, à se durcir ou à passer rapidement à autre chose. Ces mécanismes d’adaptation, développés parfois très tôt, peuvent ensuite se répéter à l’âge adulte. Il est aussi tout à fait compréhensible que ce ne soit pas toujours facile de rester simplement là, en écoute. Nos cerveaux s’activent rapidement. Nos propres souvenirs remontent. Nos réflexes prennent le dessus. Nous avons envie de raconter notre propre vécu, de donner un conseil, de rassurer ou de trouver une solution, même lorsque rien de tout cela ne nous a été demandé. Parfois, ce sont aussi nos propres blessures qui s’activent lorsque nous écoutons ce que traverse quelqu’un d’autre. Ce que l’autre dépose peut réveiller quelque chose en nous. Et, sans même nous en rendre compte, nos mécanismes de défense se mettent en marche pour nous protéger de ce qui cherche à émerger. C’est peut-être pour cela que faire place demande plus qu’une bonne intention. Cela demande une certaine conscience de soi. Cela demande de reconnaître que l’histoire de l’autre n’est pas un espace où nous devons immédiatement insérer la nôtre. Cela demande de faire une pause avant de conseiller, de comparer ou de rassurer trop vite. Mais voilà la beauté de faire place. Derrière les peurs et les doutes se trouvent souvent des besoins non nommés, des vérités que le cœur connaissait déjà, mais que la voix n’avait pas encore osé porter. En nommant ce que nous vivons, nous diminuons parfois l’emprise que certaines émotions ont sur nous. Lorsque nous sommes accueillis avec compassion, sans jugement, une forme de mise à distance peut se créer entre nos pensées, nos émotions et notre identité. Nous ne sommes plus seulement ce que nous ressentons. Nous pouvons commencer à observer ce qui se passe en nous avec un peu plus de douceur et de clarté. Être accueilli ne règle pas tout. Mais cela peut ouvrir un passage. Et même si vous avez l’impression de n’avoir rien fait d’autre qu’écouter, rester présent, offrir un mouchoir, poser une main douce sur celle de l’autre lorsque c’est approprié, ou marcher en silence à ses côtés, vous avez peut-être offert exactement ce dont cette personne avait besoin. Vous n’avez pas réparé. Vous n’avez pas conseillé. Vous n’avez pas expliqué. Vous avez fait place. Et parfois, c’est précisément cela qui permet à l’autre d’amorcer un retour à soi.

  • La difficulté à s’exprimer : un malaise collectif ?

    Avez-vous de la difficulté à exprimer vos émotions et vos pensées, tant dans votre vie personnelle que professionnelle ? Si vous répondez par l’affirmative, sachez que vous êtes loin d’être seul·e. Cela fait longtemps que je me penche sur cette question. J’observe, autour de moi, à quel point il semble ardu pour bien des gens de transmettre à l’autre ce qui les habite réellement — sur le plan mental comme émotionnel. Et je tiens à le dire d’emblée : je n’échappe pas à cette réalité. Malgré les années et le travail conscient que je fais pour m’affirmer davantage, cela ne m’est toujours pas naturel. Ce qui motive ce texte aujourd’hui, c’est l’ampleur du phénomène. Sa récurrence. Sa banalité presque. Alors la question s’impose : est-ce un mal de société ? Nous vivons pourtant à une époque où l’expression semble encouragée. Les initiatives se multiplient pour réduire la stigmatisation en santé mentale. Les formations mettent de plus en plus l’accent sur le savoir-être, sur la vulnérabilité, sur l’authenticité. Les mouvements de dénonciation ont contribué à briser certains silences, et la société réclame davantage de transparence de la part de ses leaders, cherchant à reconstruire une confiance fragilisée. Des études comme le Edelman Trust Barometer ont d’ailleurs montré, au fil des ans, un glissement clair : d’une quête de vérité vers une quête de confiance. Les forces externes semblent donc pousser l’être humain à réfléchir, à évoluer, à se dire. Et pourtant, pour plusieurs, amorcer ce processus demeure extrêmement difficile. Là où la difficulté à s’exprimer prend racine Dans mon cas, tout commence au sein de ma famille. J’ai grandi dans un milieu où l’expression de soi n’était pas encouragée. Longtemps, je me suis sentie comme le mouton noir : celle qui tentait de mettre des mots sur ce qui se disait à demi-mot, sur ce qui flottait dans l’air sans jamais être nommé. Je me souviens de ces discussions familiales où, étant la cadette et la seule fille, on m’invitait systématiquement à « ouvrir le bal ». Cette responsabilité me semblait injuste. Pourquoi moi ? Pourquoi pas les adultes ? Pourquoi pas mes frères, plus âgés que moi ? Dotée d’une grande sensibilité et d’une intuition marquée, je ressentais intensément ce qui n’était pas exprimé. Cette accumulation de non-dits créait chez moi un profond malaise intérieur. Et lorsque j’essayais de parler, les mots se transformaient en larmes, ma voix tremblait ou s’élevait, accentuant la frustration générale. Les moqueries de mes frères n’aidaient en rien ; eux cherchaient surtout à en finir rapidement. Ces discussions ont fini par disparaître, remplacées par des silences, des secrets, des zones grises. J’ai appris à naviguer dans cet univers feutré, à décoder plutôt qu’à dire. Sans nourrir de rancune envers ma famille — chacun faisait avec ce qu’il avait appris — je reconnais aujourd’hui que ma difficulté à m’exprimer s’est enracinée là, dans ce premier milieu pourtant fondamental pour le développement émotionnel. Quand le silence devient un mécanisme de survie À l’adolescence et au début de l’âge adulte, ma passion pour le voyage m’a menée au Costa Rica à 16 ans, puis en Inde à 19 ans dans le cadre d’un échange avec Jeunesse Canada Monde. Ces expériences ont été marquées par des événements traumatisants à caractère sexuel. C’est là que j’ai appris, sans le savoir, le mode freeze. Dans les deux cas, l’entourage immédiat a choisi de m’attribuer une part de responsabilité : vêtements jugés trop révélateurs, comportements perçus comme « encourageants ». Être jugée, blâmée et réduite au silence par mes pairs a laissé des traces profondes. Les agresseurs étaient pourtant plus âgés, en position de pouvoir ou d’autorité, et ne représentaient en rien des relations consenties ou souhaitées. Malgré cela, le message implicite était clair : se taire est plus sécuritaire que parler. Ce silence imposé est devenu, avec le temps, un réflexe. Réapprendre à s’exprimer, un pas à la fois Les années suivantes ont vu s’installer un mode autopilote. Une petite voix répétait : suck it up, buttercup. Dans ma vie professionnelle, j’ai développé une carapace efficace : exprimer mes idées, oui. Mes émotions, non. Cette stratégie m’a protégée un temps, mais comme toute stratégie de survie, elle a fini par s’essouffler. Mettre un pansement sans soigner la plaie ne fonctionne pas indéfiniment. Mon cheminement s’est construit à travers plusieurs expériences : la Conférence canadienne sur le leadership du Gouverneur général en 2015, la thérapie, le travail sur la vulnérabilité, le coaching professionnel. Mais ce qui m’a le plus aidée demeure étonnamment simple : pratiquer l’affirmation de soi. Dire non. Mettre des limites. M’accorder un temps de réflexion avant de répondre. Apprendre à m’écouter, même lorsque je choisis finalement le oui. Me parler aussi, entrer en dialogue avec moi-même, me demander : qu’est-ce qui se passe en moi, ici et maintenant ? J’ai compris également que la seule chose que je peux réellement contrôler, ce sont mes actions. La réaction de l’autre ne m’appartient pas. En cessant l’évitement, je perds le sentiment d’impuissance et je me sens plus en paix. Je ne prétends pas détenir de réponse définitive ni pouvoir affirmer que la difficulté à s’exprimer est un mal de société. Mais une chose m’apparaît claire : s’exprimer et s’affirmer sont intimement liés au rapport que nous entretenons avec nous-mêmes. Se taire pour éviter l’inconfort, la réaction de l’autre ou le conflit peut sembler protecteur à court terme. Mais à long terme, ce silence finit souvent par peser plus lourd que les mots qu’on n’a pas osé dire. S’exprimer, même maladroitement, c’est se donner une chance de se sentir plus aligné·e, plus apaisé·e. Alors peut-être que la vraie question n’est pas de savoir ce qui pourrait mal tourner si l’on parle, mais plutôt ce qu’il en coûte de continuer à se taire. Quand le silence est appris, s’exprimer devient un acte de croissance.

  • De l'air pour être : une réflexion sur la santé mentale, la douceur et l’humanité

    Il y a des textes qui naissent d’un besoin de douceur. Celui-ci est une invitation à revenir à soi, à se déposer et à ralentir suffisamment pour entendre ce qui cherche à émerger en nous. Peut-être que la santé mentale commence aussi dans ces espaces-là : dans la permission de ne pas être uniquement fonctionnel, de ne pas vivre seulement en mode autopilote, et dans la reconnaissance que nous sommes plus que ce que nous produisons, plus que ce que nous portons, plus que ce que nous réussissons à contenir. Nous sommes des êtres vivants, sensibles, traversés, en mouvement, en recherche d’équilibre, de sens, de liens et de respiration, mais aussi de lieux et de présences où l’on peut se sentir moins seul, être accueilli même dans nos moments les plus fragiles, compris et non jugé. Parce qu’au fond, il y a quelque chose de profondément humain dans ce besoin de s’arrêter un instant, non pas pour tout comprendre, tout régler ou tout transformer, mais simplement pour reprendre contact avec ce qui vit à l’intérieur, avec ce qui respire encore, avec cette part de nous qui demeure présente, même lorsque le bruit du monde, les obligations et les mouvements de la vie nous éloignent de notre propre centre. Ce texte porte une conviction profonde : nous détenons souvent, à l’intérieur de nous, une part de ce dont nous avons besoin pour traverser le quotidien de la vie. Même lorsque les réponses ne sont pas claires, que la force semble moins accessible ou que l’élan se fait plus fragile, il demeure souvent un point d’ancrage, une sagesse intime, une capacité de sentir ce qui nous appelle, ce qui nous pèse et ce qui nous ramène à l’essentiel. Même quand nous nous sentons ébranlés dans notre confiance, fragilisés dans notre estime, perdus, vidés, désuets ou déconnectés de ce que nous pensions être, il demeure en nous quelque chose de plus vaste que le moment que nous traversons. Nous ne sommes pas qu’une période, qu’un passage difficile ou qu’un état temporaire qui, sur le coup, semble prendre toute la place. Il existe en nous une continuité plus profonde, une part intacte qui ne se résume pas à ce qui vacille. Il y a en nous une partie qui continue de croire en notre retour, une partie qui espère encore, même discrètement, qui nous soutient en silence lorsque nous avançons sans trop savoir comment et qui nous murmure les élans de notre cœur lorsque nous pensons être perdus. Elle ne parle pas toujours fort. Elle attend parfois que nous redevenions assez disponibles pour l’entendre. Revenir à soi, c’est peut-être cela : créer un peu d’espace autour de ce qui est plein, lourd ou confus, et permettre à notre souffle, à nos émotions, à nos intuitions et à nos vérités de reprendre leur juste place. C’est un cri du cœur sur l’importance de s’oxygéner comme être humain, non seulement dans le corps, mais aussi dans notre vie intérieure. Retrouver de l’air dans nos pensées, dans nos rythmes, dans nos relations, et dans nos façons d’habiter nos responsabilités, nos ambitions et les différents passages de la vie. De l’air pour être. Il y a des saisons où l’on avance beaucoup, mais où l’on se sent pourtant loin de soi. Des saisons où l’on accomplit, où l’on tient bon, où l’on répond à ce qui doit être fait, tout en sentant qu’une partie de nous demande à être retrouvée, non pas parce qu’elle a disparu, mais parce qu’elle a été mise de côté, parfois par survie, parfois par loyauté envers ce qui semblait plus urgent. Retrouver de l’air en soi n’est pas toujours spectaculaire. Cela peut commencer par un silence, une marche, une respiration plus profonde, un mot que l’on ose enfin nommer, une limite que l’on reconnaît, une joie minuscule que l’on laisse revenir ou une vérité douce, mais persistante, qui nous rappelle que nous sommes encore là. Cette respiration intérieure n’est pas une façon de s’éloigner de la vie ni de renoncer à contribuer, à aimer, à bâtir ou à porter ce qui compte. C’est parfois ce qui nous permet d’y reprendre notre place avec plus de présence, de vérité et de douceur. C’est aussi renouer avec ces rêves, ces désirs et ces élans d’enfant qui savaient déjà quelque chose de nous, tout en habitant avec plus de tendresse ce que les grandes traversées de la vie nous ont appris à porter. C’est aussi une manière d’honorer notre humanité. C’est reconnaître que la douceur peut devenir une force de retour, que la bienveillance peut offrir un lieu d’ancrage et que le repos intérieur peut nous ramener à une présence plus juste envers ce qui compte vraiment. Ce n’est pas une façon de s’éloigner de la vie, mais une manière de l’habiter avec plus de souffle, de vérité et de tendresse. Dans un monde qui nous pousse à continuer, à performer, à répondre et à tenir bon, il y a parfois quelque chose de profondément courageux à créer assez d’espace en soi pour se rejoindre. Pour arriver en soi, pleinement. Crédit photo : Rachelle Richard-Léger

  • Les titres d’emploi ont-ils encore de l’importance ?

    Identité, structure et le sens que nous donnons aux rôles Les titres d’emploi ont-ils encore de l’importance ? Pas un peu. Pas seulement sur le plan symbolique. Mais réellement — dans la façon dont nous nous définissons, dont nous sommes perçus, et dont l’influence s’exerce au sein des organisations. À mesure que la technologie transforme nos façons de vivre, de consommer, de communiquer et de travailler, les milieux professionnels sont forcés d’évoluer à leur tour. S’adapter n’est plus une option. Ce qui a changé de façon la plus marquée, ce n’est pas seulement ce qui doit évoluer, mais la vitesse à laquelle cela doit se faire. Aujourd’hui, la pertinence se mesure en agilité, en capacité de réponse et en aptitude à naviguer dans le changement constant. Au cœur de cette transformation se trouvent les organisations — et les personnes qui les composent. Ce qui, à première vue, semble être une question simple se révèle rapidement complexe, contextuelle et profondément humaine. Le mythe du milieu de travail sans titres Un simple regard autour de nous suffit pour constater que plusieurs organisations qui prétendent minimiser l’importance des titres maintiennent néanmoins des hiérarchies bien structurées et des distinctions claires entre les rôles. Même les entreprises qui valorisent l’agilité et la collaboration continuent d’utiliser les titres comme raccourci pour définir les responsabilités, les attentes et les parcours professionnels. Cette tension entre le rejet du modèle hiérarchique et la dépendance aux titres démontre à quel point ces étiquettes sont difficiles à évacuer — même lorsqu’on en remet le principe en question sur le plan discursif. L’identité n’est jamais neutre Les milieux de travail aiment se concevoir comme des espaces méritocratiques, où les rôles, les responsabilités et la reconnaissance sont attribués de façon objective. Or, dans les faits, l’identité joue toujours un rôle dans la manière dont l’autorité est perçue et accordée. Des facteurs comme le genre, le bagage culturel, le contexte socioéconomique et l’expérience influencent la façon dont les individus sont écoutés, reconnus et évalués dans les milieux professionnels. Les études sur la communication, par exemple, montrent que les dynamiques d’interruption, de prise de parole dominante et d’évaluation de la crédibilité sont façonnées à la fois par les normes organisationnelles et par les identités sociales. De plus en plus, la recherche suggère que les femmes et les groupes sous-représentés sont davantage susceptibles d’être interrompus, de voir leurs idées minimisées ou leur autorité remise en question — particulièrement lorsque celle-ci repose sur des structures informelles ou floues plutôt que sur des rôles clairement définis. Cela est fondamental, car les discussions sur l’abolition des titres ne peuvent être dissociées des enjeux d’équité et d’inclusion. Dans des environnements qui ne sont pas encore véritablement égalitaires, supprimer les titres risque davantage de brouiller les rapports d’influence que de les démocratiser, rendant l’autorité plus difficile à nommer, à contester ou à exercer. Pourquoi la réponse dépend de là où l’on se situe Plusieurs facteurs influencent la manière dont on perçoit la pertinence des titres d’emploi : L’identité compte. La position sociale et le vécu façonnent la perception de la légitimité et de l’autorité. Le lieu et la culture comptent. Les normes professionnelles varient selon les secteurs, les régions et les traditions organisationnelles. Les perspectives générationnelles diffèrent. Certains jeunes leaders mettent de l’avant la collaboration et la flexibilité, tout en évoluant au sein de systèmes qui demeurent fondamentalement hiérarchiques et axés sur les titres. L’étape de carrière fait une différence. Les personnes en début de carrière peuvent accorder moins d’importance aux titres dans leur identité professionnelle, tandis que celles ayant investi des années à gravir des échelons traditionnels peuvent se sentir déstabilisées lorsque ces repères sont minimisés. Les leaders plus expérimentés, en phase de transmission ou d’héritage, voient souvent les titres comme un élément de continuité organisationnelle. Demandez à une personne qui détient actuellement un titre d’imaginer qu’on le lui retire demain. Le silence, suivi d’un refus quasi immédiat d’envisager cette possibilité, en dit long sur le lien entre identité, reconnaissance et appellations professionnelles. Quand les symboles perdent leur sens Une analogie tirée de la culture populaire illustre bien cette tension. Dans la série télévisée Suits, une adjointe exécutive chevronnée obtient le statut d’associée — une reconnaissance traditionnellement réservée aux avocats ayant suivi un parcours bien précis. Lorsqu’un autre personnage souligne que cette décision risque de vider le titre de sa portée, cela met en lumière le fait que les titres portent un sens qui dépasse largement celui inscrit sur une carte professionnelle. La solution retenue — lui confier un titre de direction différent — permet de reconnaître sa valeur tout en préservant la charge symbolique du titre pour les autres. Le contexte sectoriel change tout Tous les secteurs ne vivent pas la question des titres de la même manière. Les milieux technologiques, publicitaires, culturels et créatifs mettent souvent de l’avant des structures plus horizontales et des cultures collaboratives. Dans ces contextes, les titres peuvent sembler secondaires, et la valeur est davantage mesurée à l’aune des résultats et de l’impact. Les talents sont attirés par des environnements perçus comme dynamiques, adaptables et porteurs de sens. À l’inverse, les secteurs plus traditionnels — fabrication, santé, fonction publique, finance — reposent encore sur des hiérarchies claires et des parcours professionnels bien définis. Dans ces milieux, les titres servent à clarifier les responsabilités et l’évolution, et les éliminer sans repères structurels solides risque de créer de la confusion plutôt qu’un réel sentiment d’émancipation. Les algorithmes, eux, s’intéressent toujours aux titres Malgré les changements culturels, les réseaux professionnels et les systèmes de recrutement accordent encore une grande importance aux titres. Des plateformes comme LinkedIn, tout comme de nombreux systèmes de suivi des candidatures, utilisent les titres d’emploi comme données clés pour jumeler les profils aux occasions professionnelles. Les compétences comptent — et on parle de plus en plus d’embauche axée sur les compétences — mais les titres continuent d’influencer la visibilité et la découvrabilité. Certaines entreprises expérimentent d’ailleurs une réorganisation des titres afin qu’ils reflètent mieux les compétences et les familles de métiers, une tendance mise en lumière dans plusieurs analyses du marché du travail en 2026. Alors… les titres d’emploi ont-ils encore de l’importance ? Ma réponse est oui — les titres d’emploi ont encore de l’importance. Non pas comme marqueurs d’ego, mais comme outils de clarté, de communication et d’équité. Les organisations peuvent aplanir leurs hiérarchies et cultiver des cultures plus souples sans pour autant éliminer complètement les titres — à condition de réfléchir intentionnellement à ce que ceux-ci signalent et à la façon dont ils s’articulent avec la structure, l’évolution professionnelle et l’inclusion. Si, demain, nous adoptons tous des titres comme Sorcière des moments d’illumination pendant que les PDG deviennent des Maestros du capital, je mettrai volontiers mon CV à jour — mais seulement si la structure soutient réellement le sens derrière les mots.

  • Je ne me suis jamais lâchée

    Lors d’une discussion récente qui m’amenait à faire un certain bilan de ma dernière décennie, une observation a été déposée sur mon cheminement et mon retour à soi : malgré les embûches, les détours et les périodes plus difficiles, je ne me suis jamais lâchée. Je ne me suis jamais complètement abandonnée. Cela ne veut pas dire que je n’ai jamais perdu pied. Cela veut plutôt dire que, chaque fois, je suis revenue à moi. J’ai continué d’investir les efforts nécessaires pour me recentrer, me retrouver et prendre soin de mon jardin intérieur. Certes, il y a eu des périodes où je suis retombée dans mes mécanismes de défense. J’ai parfois privilégié l’anesthésie, le silence ou le déni pour ne pas ressentir pleinement ce que je vivais. L’art de compartimenter a aussi longtemps été une manière de naviguer les défis qui se posaient sur mon chemin, mais aussi ce qui cherchait à émerger en moi. Ces mécanismes étaient nourris par des peurs et des convictions profondes. Parmi elles, il y avait cette peur de briller, parce que j’avais trop souvent vécu les conséquences négatives de prendre ma place et de laisser ma lumière s’épanouir. C’est comme si ma vie intérieure avait longtemps été marquée par des mouvements d’expansion suivis de périodes de contraction. J’avançais, puis je me retenais. Je m’ouvrais, puis je me refermais. Au cœur de cette danse, pourtant, je revenais à moi. Je n’abandonnais pas. Il y a eu des moments de lumière et de guérison. Des moments où je me suis reconnectée à l’enfant blessée en moi, non plus comme une partie à enfouir ou à dissimuler, mais comme une présence à reconnaître, à écouter, à accueillir. Et pourtant, même après ces prises de conscience, il m’arrivait encore de retourner vers mes mécanismes de défense. Dès qu’un déclencheur se manifestait, il me semblait parfois plus facile de poursuivre avec le même modus operandi que d’adresser les malaises, les croyances et les peurs qui m’habitaient. J’ai tenté de camoufler ce qui demandait mon attention en me plongeant dans d’autres projets auxquels je croyais profondément. J’ai aussi beaucoup donné aux autres, avec sincérité, joie et alignement, parce qu’il m’était encore difficile d’oser faire la même chose pour moi. Rappelez-vous cette peur de briller, profondément ancrée. Aujourd’hui, je suis à la fois émerveillée et émue de constater qu’il y a toujours eu une partie de moi qui n’a jamais perdu espoir. Une partie qui a persévéré, même lorsque je ne savais plus exactement comment avancer. C’est cette partie de moi qui m’incitait à aller chercher de l’aide lorsque je me sentais dépassée ou perdue. C’est aussi cette voix intérieure qui construisait, une brique à la fois, cette confiance tranquille qui m’habite aujourd’hui. On pourrait dire qu’il est triste que cela ait pris autant de temps pour redevenir entière. Mais je ne le vois pas ainsi. Je n’ai pas de regrets. Il aura fallu que je traverse ce chemin cahoteux, pendant presque une décennie, pour me libérer, guérir et apprendre à recevoir. La richesse de ces expériences a fait de moi une personne plus humaine, plus enracinée, plus sensible à ce qui se joue derrière les apparences. Bien que j’aie toujours eu une grande ouverture et une profonde empathie pour les autres, celle qui s’est développée en moi au fil de cette décennie est différente. Elle s’est cultivée dans les grandes traversées. Elle s’est affinée dans l’adversité. Elle est née de ces endroits où l’on apprend à ne plus juger trop vite ce que les autres portent en silence. Qu’importe ce que vous vivez ou naviguez en ce moment, j’ai envie de vous rappeler ceci : il y a une partie de vous qui est à l’écoute. Une partie de vous qui demeure présente, même lorsque tout semble confus. Une partie de vous qui est votre meilleure alliée, prête à vous soutenir avec une patience que vous ne savez peut-être pas encore reconnaître. Cette partie de vous ne vous abandonnera jamais, parce que son amour est inconditionnel. Même lorsque vous retombez dans vos mécanismes. Même lorsque vous doutez. Même lorsque vous avez l’impression de refaire les mêmes détours. Elle demeure là, quelque part en vous, à attendre que vous reveniez. C’est peut-être ce qui rend cette prise de conscience si bouleversante : nous sommes souvent capables d’offrir cette forme d’amour aux autres, de leur accorder de la patience, de la compassion et le droit de se tromper, alors que nous peinons si souvent à nous l’accorder à nous-mêmes. Et peut-être que c’est cela, au fond, la plus grande fidélité à soi : ne pas exiger de toujours avancer parfaitement, mais continuer de revenir à soi avec douceur. Encore et encore. Jusqu’au jour où l’on réalise que, malgré tout, on ne s’est jamais vraiment lâchée. Et cela, c’est peut-être l’une des formes les plus pures de l’amour inconditionnel : celui que l’on apprend, enfin, à se donner à soi-même. Dans le prolongement de cette réflexion Sous la surface Et si on se pardonnait? Une saison de guérison

  • Le leadership humain au cœur de la complexité contemporaine : un impératif, pas une tendance

    NDLA : Cette réflexion a été enrichie par des échanges avec Léo Leblanc, expert en ressources humaines. Dans une ère de transformation constante, marquée par des bouleversements sociétaux profonds et une accélération sans précédent, la performance, les indicateurs et les résultats semblent reprendre le dessus sur l’aspect humain. Il devient alors facile d’oublier l’essentiel : les personnes qui rendent tout cela possible. Derrière chaque organisation, chaque équipe, chaque projet, il y a des êtres humains avec leurs aspirations, leurs doutes, leurs forces et leurs fragilités. Et pourtant, une question demeure : en tenons-nous réellement compte? Depuis la pandémie de COVID-19, les constats se précisent : l’épuisement professionnel ne diminue pas, il se transforme. Il ne se limite plus à une surcharge de travail, mais s’inscrit dans une perte de sens, une fatigue émotionnelle et un décalage grandissant entre ce qui est attendu et ce qui est vécu. Les données les plus récentes, notamment celles de Statistique Canada, confirment une hausse persistante du stress quotidien et une détérioration de la santé mentale chez une part importante de la population active. Au-delà des chiffres, une fatigue plus silencieuse s’installe, nourrie par la complexité des environnements dans lesquels nous évoluons. Des rapports récents, notamment ceux de le l’Organisation mondiale de la Santé, rappellent que la santé mentale est profondément influencée par les environnements dans lesquels nous évoluons et ne peut être réduite à des facteurs individuels. Cette réalité ne se limite pas à un secteur en particulier. Qu’importe l’industrie, les tendances observées et les recherches récentes convergent : ces dynamiques traversent les milieux et façonnent, à différents degrés, l’expérience des personnes au travail. Cette fatigue ne peut être dissociée du contexte actuel. Entre une hyperconnectivité constante, la montée de l’intelligence artificielle, l’urbanisation croissante, les inégalités économiques, un climat géopolitique instable et le changement climatique, nous sommes appelés à nous adapter en continu, souvent plus vite que notre capacité à intégrer ces changements. Même avec toute la souplesse et la capacité d’adaptation dont nous sommes capables, cette complexité demeure éprouvante à naviguer. Cette accumulation de pressions, tant cognitives qu’émotionnelles et systémiques, que l’on observe dans de nombreux milieux, contribue directement à l’épuisement et au désengagement. Des analyses récentes, notamment celles de l’Organisation internationale du travail, soulignent que ces risques psychosociaux, liés à la surcharge, à l’incertitude et aux transformations rapides du travail, constituent aujourd’hui des déterminants majeurs de la santé mentale. Il n’est donc pas surprenant de voir émerger un mouvement parallèle. De plus en plus de personnes choisissent de ralentir, de simplifier ou de redéfinir leur rapport au travail. Le marché du bien-être, estimé à plus de 5000 milliards de dollars américains, reflète un besoin profond de rééquilibrage. Pour les organisations, cela envoie un signal clair : les employés ne cherchent plus seulement un emploi, mais un espace où ils peuvent exister sans s’épuiser. Et ils savent, de plus en plus, qu’ils ont des choix. La culture organisationnelle devient alors centrale. Elle ne se limite pas à des valeurs affichées, mais se révèle dans les décisions prises, les actions posées et les comportements démontrés au quotidien. Elle prend racine au niveau du leadership, notamment chez les cadres supérieurs, les équipes de direction et les conseils d’administration, puis se manifeste concrètement dans l’expérience vécue par les équipes. Elle n’est jamais neutre. Elle est soit intentionnelle, soit elle s’installe par défaut. Autrement dit, elle est celle que l’on choisit… ou celle que l’on laisse s’installer. Ces constats rappellent que la culture organisationnelle et les pratiques de leadership ne sont pas périphériques, mais bien au cœur des conditions qui influencent la santé mentale, la sécurité et l’engagement des personnes. C’est souvent à cet endroit précis que le décalage apparaît, entre ce qui est dit et ce qui est vécu, entre les engagements pris et les priorités réellement incarnées. Ce décalage n’est pas toujours intentionnel, mais il est profondément ressenti. Il se révèle dans des gestes du quotidien : des rencontres reportées, des échanges rapidement ramenés aux livrables ou des préoccupations exprimées qui sont minimisées. À force de répétition, ces signaux façonnent une culture, bien au-delà des intentions affichées. Une autre dimension, plus subtile mais déterminante, concerne ce que le leader incarne. Un leader qui cherche constamment à démontrer qu’il a tout sous contrôle peut, sans le vouloir, installer une norme implicite où chacun ressent qu’il doit en faire autant. Les comportements sont observés, interprétés, puis reproduits. Même avec les meilleures intentions, les gestes parlent souvent plus fort que les mots. La culture ne se décrète pas, elle se modélise. Un leadership centré humain s’inscrit dans une posture de service, souvent décrite comme du « leadership de service ». Il ne s’agit pas de s’effacer, mais de créer les conditions pour que les autres puissent contribuer, se développer et avancer avec clarté. L’authenticité et la vulnérabilité deviennent alors des leviers de leadership. Être capable de reconnaître la complexité, d’admettre ses limites ou ses incertitudes ouvre un espace différent, où les autres peuvent, à leur tour, être plus vrais, plus entiers. Cela suppose aussi une posture introspective. Un leadership centré humain invite à se regarder avec lucidité, à questionner ses réflexes, ses angles morts et l’impact réel de ses gestes. Non pas pour se juger, mais pour mieux comprendre ce que l’on projette et ce que l’on rend possible autour de soi. Dans cette perspective, interpréter l’épuisement comme un manque de capacité à encaisser ou de résilience individuelle perpétue des réflexes qui ne correspondent plus aux réalités actuelles. Un leadership centré humain ne se proclame pas. Il se vit dans la qualité des interactions. Il se manifeste par une présence réelle, une écoute attentive et une capacité à accueillir ce qui émerge sans chercher immédiatement à corriger ou à conclure. Il s’incarne aussi dans les gestes les plus simples : prendre le temps, reconnaître la personne derrière le rôle, préserver une forme d’humanité dans les échanges. Il suppose également la création d’un environnement de travail où le partage, l’entraide et la solidarité peuvent réellement prendre place. Un environnement sécurisant, où les personnes se sentent en confiance pour collaborer, s’exprimer et se soutenir mutuellement. Des initiatives portées notamment par la Commission de la santé mentale du Canada mettent en lumière les facteurs qui influent sur la santé mentale en milieu de travail et contribuent à mieux faire connaître les conditions nécessaires à des environnements psychologiquement sains. Parfois, cela signifie laisser de l’espace à un employé qui traverse une période plus difficile. Offrir un cadre confidentiel où il peut nommer ce qu’il vit sans crainte d’être jugé ou évalué. Ce que j’appelle « faire place » : être là, avec présence, sans chercher à remplir, à corriger ou à accélérer. Se sentir appuyé, soutenu et, surtout, cru dans ce que l’on vit. Cette posture rejoint d’ailleurs des approches plus larges qui appellent à créer des environnements psychologiquement sûrs, où le dialogue, le soutien et la reconnaissance font partie intégrante du travail. Cela suppose aussi de reconnaître que certaines difficultés ne relèvent pas uniquement des individus, mais des systèmes dans lesquels ils évoluent. Il s’agit alors d’avoir le courage de nommer ces obstacles et, lorsque possible, de les atténuer. Non pas en portant tout, mais en contribuant à créer un environnement plus soutenant et cohérent. La performance ne disparaît pas pour autant. Elle s’inscrit autrement. Elle devient le résultat d’un environnement où les personnes peuvent contribuer pleinement, sans s’épuiser à naviguer seules dans la complexité. Un environnement où la cohérence entre la parole et l’action renforce la crédibilité du leadership, plutôt que de l’éroder. Au fond, il ne s’agit pas d’ajouter de l’humain au leadership. Il s’agit de reconnaître que l’humain est déjà au cœur de tout et que la culture que nous créons commence toujours par la manière dont nous choisissons de diriger. Pour poursuivre la réflexion : La culture organisationnelle que l’on choisit… ou que l’on laisse faire Le côté humain du processus de sélection en leadership Ce qui a nourri cette réflexion : Organsation internationale du travail (2026). The psychosocial working environment: Global developments and pathways for action. Gallup (2026). State of the Global Workplace Report McKinsey & Company (2025). Healthy workplace, healthy workers. Commission de la santé mentale du Canada. Les 13 facteurs de la santé et de la sécurité psychologiques en milieu de travail. Organisation mondiale de la santé (2025). World Mental Health Report: Transforming Mental Health for All. Statistique Canada (2022–2023). Données issues de l’Enquête sur la santé mentale et l’accès aux soins. Observations, expériences et conversations issues de différents contextes organisationnels.

  • Et si on se pardonnait ?

    Nous avons tous été blessé.e.s par les actions des autres à différents moments de notre vie, et nous avons aussi, à notre tour, causé du tort à d’autres. C’est la vie, dans toute son humanité. Mais, à y regarder de plus près, mon expérience ainsi que les échanges que j’ai eus avec de nombreuses personnes au cours des derniers mois me ramènent ailleurs. Les émotions les plus persistantes ne sont pas toujours dirigées vers l’autre. En réalité, elles se retournent plus souvent vers soi, où une dureté silencieuse finit par s’installer. Nous nous reprochons ce que nous avons dit, ou ce que nous n’avons pas dit. Ce que nous avons accepté, ou ce que nous aurions dû refuser. Nous rejouons les scènes, encore et encore, comme si nous pouvions en changer l’issue. Les « j’aurais dû » se multiplient, prennent de plus en plus de place, jusqu’à devenir écrasants. Puis, au fil du temps, on entend plus clairement les questions qui alimentent ce mouvement. Pourquoi n’ai-je rien vu ? Pourquoi n’ai-je pas réagi ? Pourquoi est-ce que cela m’est arrivé ? Elles s’entremêlent au doute, à la colère, à l’amertume… jusqu’à se retourner contre nous-mêmes. Cette réflexion ne m’est pas nouvelle. J’ai déjà écrit sur le pardon et sur le rôle que le temps peut jouer dans ce processus. J’y décrivais comment, parfois, sans fracas, le pardon finit par s’installer, comment la colère s’apaise, comment le ressentiment s’efface, presque à notre insu. Mais avec le recul, une autre question se présente aujourd’hui. Si le temps peut apaiser ce que l’on ressent envers les autres, qu’en est-il de ce que l’on continue de porter contre soi ? Dans ce mouvement, nous devenons à la fois juge, témoin et accusé. Les recherches en psychologie parlent de rumination  pour décrire cette tendance à revisiter nos erreurs ou nos blessures en boucle, souvent en amplifiant notre propre responsabilité. Ce processus, bien documenté, entretient la détresse émotionnelle plutôt qu’il ne l’apaise. Ce qui nous retient ne se limite pas à ce qui a été fait. Cela inclut aussi ce que cela a éveillé en nous… et la manière dont nous continuons, parfois malgré nous, à entretenir cette dureté envers nous-mêmes. Le reconnaître ouvre un espace de guérison. Quelque chose d’essentiel se joue dans cette prise de conscience. Accueillir ces pensées, même lorsqu’elles sont inconfortables, qu’il s’agisse de colère, de regret, de honte, de déception envers soi ou d’autres émotions. Voir avec lucidité et compassion la personne que nous étions dans ce moment-là, ainsi que le contexte et les circonstances qui l’entouraient, sans détourner le regard, mais sans s’y enfermer non plus. Plusieurs travaux en psychologie sur la rumination, la compassion envers soi et le pardon viennent éclairer ces observations. Les travaux de Kristin Neff montrent que la capacité à se traiter avec compassion, même dans l’erreur, est un facteur clé de résilience et de transformation. De son côté, Everett Worthington souligne que le pardon de soi est un processus distinct, qui demande de reconnaître sa responsabilité sans s’y condamner. Il est d’ailleurs tout à fait possible de pardonner aux autres sans se pardonner à soi-même, un déséquilibre fréquent chez les personnes empathiques ou exigeantes envers elles-mêmes. Se pardonner demande autre chose. Cela demande de relâcher l’illusion que nous aurions pu être parfait.e.s dans un moment où nous ne l’étions pas. Ce n’est pas effacer ni excuser. C’est accepter que, dans ce moment-là, avec ce que nous savions, avec ce que nous portions, nous avons fait du mieux que nous pouvions. C’est déposer le poids du « j’aurais dû» pour faire place à un peu plus de douceur. C’est cesser de se définir par une version figée de soi et s’autoriser à évoluer. Se pardonner, c’est peut-être, au fond, reconnaître que nous ne sommes pas que ce moment-là, et accepter d’être humain… pleinement. Dans le prolongement de cette réflexion : Le temps arrange-t-il vraiment les choses? Une réflexion sur le pardon Une saison de guérison Ce qui a nourri cette réflexion: Plusieurs éclairages issus de la psychologie viennent aussi nourrir cette compréhension. Les travaux de Kristin Neff  montrent que la capacité à se traiter avec compassion, même dans l’erreur, est un facteur clé de résilience et de transformation. De son côté,   Everett Worthington  souligne que le pardon de soi est un processus distinct, qui demande de reconnaître sa responsabilité sans s’y condamner. Les réflexions de Christophe André   sur l’acceptation de soi et la bienveillance intérieure viennent aussi éclairer ce chemin.

  • Habiter l'absence: une réflexion sur le deuil et la transformation

    Note de l'autrice: Ce texte a été nourri par des expériences vécues, ainsi que par des conversations et des regards partagés, notamment avec Roxanne Popoviciu, qui en ont enrichi la profondeur et les nuances. Nous sommes tous appelés, à certains moments de notre vie, à faire face à une perte qui nous percute de plein fouet. Elle résonne en nous comme une onde de choc. Que ce soit dire adieu à un être cher, à une relation qui n’habite plus notre quotidien, ou encore tourner la page d’un chapitre important, nous sommes confrontés à naviguer le deuil, sous ses multiples formes. Apprendre à vivre avec l’absence, et faire place à ce qui n’est plus, est sans doute l’un des passages les plus exigeants. Rien dans ce processus n’est linéaire. Les émotions se manifestent, se retirent, puis reviennent, parfois là où on ne les attendait plus. On compare souvent le deuil à la mer. Elle est toujours présente, parfois calme, parfois agitée, mais jamais immobile. Au début, les vagues sont immenses. Elles emportent tout sur leur passage et frappent sans avertissement. Puis, avec le temps, elles changent. Elles sont encore là, mais autrement. Et pourtant, certaines surgissent encore, inattendues, nous rappelant que ce qui a été ne disparaît pas. Cela continue de vivre autrement en nous. Par moments, c’est comme si la mer se retirait complètement, nous laissant croire, un instant, que tout s’est apaisé… avant que le mouvement ne reprenne. Bien que le processus du deuil partage des points communs, peu importe la perte, il existe des nuances dont on parle peu. Vivre une séparation, par exemple, peut s’apparenter à ce que l’on pourrait nommer un « deuil vivant ». La personne est toujours là, mais elle n’habite plus notre quotidien. Nous sommes confrontés à la voir exister ailleurs, autrement, sans nous. Au-delà de la relation elle-même, il y a le deuil de qui nous étions en présence de l’autre, de qui nous étions comme couple, de ce que nous portions ensemble. Les ajustements concrets s’ajoutent, qu’ils soient financiers ou liés à des changements de vie, et plus subtilement encore, il y a cette impression de ne plus se reconnaître tout à fait. Comme si une partie de nous avait été retirée. Une relation crée une forme de fusion dans nos repères, nos habitudes, notre identité. Apprendre à vivre sans cette fusion, à se redéfinir, est un passage exigeant, parfois amplifié lorsque la séparation est marquée par des tensions. La perte d’un être cher porte tout cela, avec en plus la réalité irréversible que la personne ne sera plus de ce monde. Et pourtant, elle continue d’habiter nos vies autrement. Dans les souvenirs, les traditions que l’on préserve ou que l’on transforme, dans les gestes et les regards des autres, dans tout ce que cette personne a su tisser et dans l’empreinte qu’elle laisse en nous. Là aussi, il y a des réalités concrètes qui s’imposent et qui transforment le quotidien. Mais au-delà de ces changements visibles, il y a ce travail plus silencieux. Faire face à l’absence de l’autre, mais aussi à la perte de qui nous étions en sa présence. Apprendre à habiter cet espace, en soi et autour de soi. Le deuil s’inscrit alors dans le quotidien, dans les gestes simples, dans les absences qui se révèlent au détour d’un moment ordinaire, et dans cette lente transformation de notre manière d’être au monde. Il y a aussi ces deuils qui se vivent dans le regard des autres, dans ces espaces où la vie semble reprendre son cours alors que tout en nous a été bouleversé. Revenir vers le monde du travail, par exemple, ne relève pas seulement d’une étape concrète. C’est se présenter avec une histoire qui ne se résume pas, tenter d’expliquer une absence qui a été pleinement habitée. Il existe souvent un décalage entre le rythme du monde et celui du deuil. Là où l’on attend des trajectoires claires, le deuil laisse des fragments, des silences, des espaces encore en reconstruction. Et pourtant, il y a ce mouvement, parfois fragile, de se remettre en marche, de reprendre place autrement, de porter à la fois ce qui a été perdu et ce qui cherche à émerger. D’autres mots existent aussi pour tenter de nommer ces expériences que nous vivons. Certains parlent de « perte ambiguë » pour décrire ces situations où quelque chose se termine sans disparaître complètement. D’autres évoquent un « deuil non reconnu », pour ces pertes que l’on traverse sans toujours recevoir la légitimité ou l’espace nécessaire pour les vivre pleinement. Et puis, il y a cette idée que le lien ne disparaît pas complètement, qu’il se transforme, que nous continuons à porter l’autre en nous autrement. Peu importe les mots utilisés, ils pointent tous vers une même réalité : certaines pertes ne se referment pas, elles se réorganisent en nous. Il y a enfin ces chapitres qui se ferment, volontairement ou non, et qui enclenchent eux aussi un processus de deuil. On en parle peu, on les banalise parfois, et pourtant ils transforment profondément. Ces transitions peuvent prendre la forme de changements professionnels ou communautaires, mais aussi d’un mode de vie qui se redéfinit. Un rythme différent. Des repères qui se déplacent. Des habitudes et des engagements qui ne trouvent plus leur place comme avant. Nous sommes alors appelés à renoncer, à laisser derrière nous ce qui faisait partie de notre quotidien, des liens, des rôles, des passions, même ce qui nous nourrissait. Ces fins de chapitres s’inscrivent dans le grand livre de notre histoire. Elles ouvrent la voie à de nouvelles pages. Mais entre les deux, il y a cet espace. Un passage où quelque chose n’est plus, et où tout n’est pas encore défini. Qu’importe la forme que prend la perte à laquelle nous sommes confrontés, il demeure ceci : le deuil est un mouvement intérieur qui cherche à intégrer une absence dans une vie qui continue. Habiter cet espace, y revenir, encore et encore, est peut-être l’un des actes de courage les plus silencieux qui soient. Dans le prolongement de cette réflexion : Entre l’élan et le deuil : réflexion sur les nouveaux départs La puissance tranquille du lâcher-prise Ce qui a nourri cette réflexion Pauline Boss — perte ambiguë Kenneth Doka — deuil non reconnu Dennis Klass et collègues — théorie des liens continus

  • La puissance tranquille du lâcher-prise

    Au cours des dernières semaines, j’ai pris d’importantes décisions qui m’ont procuré un profond sentiment de bien-être et, surtout, qui m’ont permis de vivre concrètement les effets du lâcher-prise. Le chemin pour m’y rendre a toutefois été loin d’être simple. Le processus décisionnel a été houleux, autant pour moi que pour mes proches, qui m’ont vue faire toute une danse intérieure pendant cette période de réflexion : un pas vers l’avant, deux pas vers l’arrière, puis quelques pas de côté (j’aime la danse, que voulez-vous!). Je craignais tellement de prendre de « mauvaises décisions » que, dans un premier temps, je me suis concentrée presque uniquement sur les résultats anticipés, sur les conséquences avec lesquelles je croyais pouvoir mieux vivre. Puis je me suis arrêtée. J’ai pris le temps d’identifier les peurs qui m’habitaient, les cordons invisibles qui me retenaient. C’est là que quelque chose a commencé à bouger, que j’ai pu amorcer doucement mon propre processus de laisser-aller et, à partir de cet espace, prendre des décisions plus alignées avec ce qui était juste pour moi à ce moment précis de ma vie. Le lâcher-prise est un thème que j’ai souvent abordé au fil des ans, en coaching, en thérapie, dans des conversations profondes avec des ami·e·s proches. Et pourtant, il ne m’est jamais venu naturellement. Je me suis construite très tôt avec un fort sentiment de culpabilité, de honte, et un sens des responsabilités envers les autres particulièrement développé. À cela s’ajoute une grande sensibilité à la justice sociale, et un mécanisme d’adaptation qui m’a menée à devenir une grande performeure. Tous les ingrédients étaient réunis pour ne rien lâcher du tout. Puis le corps a parlé. La maladie, une névralgie occipitale, s’est imposée comme un signal d’alarme. Ce qui était d’abord ponctuel s’est installé. Il aura fallu cinq opérations en quinze mois, sans véritable ralentissement professionnel, pour que je me retrouve à terre, à plusieurs reprises. Lorsque j’ai entamé mes vacances en juillet, j’étais complètement à plat. Et le plus troublant, c’est que je n’arrivais même plus à me ressourcer, malgré tous mes efforts. Un jour, en marchant sur le sable à la recherche de verre de plage, une image s’est imposée à moi, comme un message venu de plus loin : un voilier, presque immobile, glissant doucement sur une mer calme, sous un ciel à la fois nuageux et lumineux. Cette image ne m’a plus quittée. C’est à partir de là que quelque chose s’est ouvert, que le mouvement intérieur a réellement commencé. J’ai d’abord nommé ce qui m’habitait : les peurs, les attachements, ce sentiment de responsabilité que je portais envers certaines personnes. J’ai choisi d’aller leur parler. Non pas pour leur transférer ce poids, ni pour susciter de la culpabilité, mais simplement pour leur dire à quel point elles comptaient pour moi, et pour nommer ma peur qu’elles perçoivent mes décisions comme un abandon. Ces conversations ont été déterminantes. Elles m’ont permis de couper, un à un, ces cordons invisibles, mais bien présents, qui me reliaient à elles. En retour, j’ai reçu de la compréhension, de la compassion, et quelque chose de précieux : la permission de choisir pour moi et de déposer une responsabilité qui ne m’appartenait pas. À travers ce processus, une autre compréhension s’est installée. Avec chaque décision viennent des gains… et des pertes. Même dans ce qui semble juste, il y a parfois un deuil à traverser. Dire oui à quelque chose, c’est souvent dire non à autre chose, quitter ce que l’on connaît, ce que l’on aime. Cette réalité, aussi simple soit-elle, a profondément transformé ma manière de décider. Elle s’est aussi ancrée dans une autre évidence : remettre ma santé, physique, mentale et spirituelle, au centre. En repensant aux dernières années, aux opérations, à la douleur, aux signaux du corps, troubles digestifs, insomnie, réactions cutanées, il est devenu clair que continuer sur la même voie n’était plus une option. Je venais à peine de retrouver une qualité de vie, et je n’étais plus prête à la compromettre. Il y a aussi eu le pardon, envers moi-même. Derrière les émotions des derniers mois se cachaient des pensées dures, des remises en question profondes. En les regardant avec plus de douceur, j’ai pu les accueillir, les comprendre et, parfois, simplement les laisser partir. Et puis, il y a eu cette rencontre intérieure avec cette part de moi qui veut sauver, qui porte, qui tient, qui ne lâche pas. Un rôle appris très jeune, à la fois puissant et épuisant. J’ai dû m’asseoir avec elle, lui demander de faire une pause, lui rappeler qu’elle s’épuise, que son engagement est précieux, mais qu’il ne peut pas se faire au détriment de sa propre vie. Laisser partir cette version de moi, c’est aussi un deuil, celui d’un persona qui a occupé beaucoup de place. Puis, un moment a tout cristallisé. Une conversation en fin de journée, assise à une table de pique-nique à l’extérieur du marché de Dieppe. Je parlais, beaucoup, et mon ami m’a simplement dit : « Je t’entends, mais je n’entends pas clairement tes décisions. Alors… es-tu décidée ? » Il a répété la question. Et à un moment donné, quelque chose s’est posé. « Yeah. » Puis, en marchant vers la voiture : « Yes. » C’était là. La décision. Plus tard, en marchant avec mon mari, je lui ai partagé ce qui venait de se déposer. Le voilier était toujours là, très présent. Je ressentais une paix intérieure que je n’avais pas connue depuis longtemps. Et quelque chose d’autre avait changé : ce que les autres pouvaient penser ou ressentir n’avait plus la même emprise. J’étais à l’écoute, avec compassion, mais cela ne venait plus ébranler mes décisions. Depuis, cette paix ne m’a pas quittée. Le voilier est toujours là. Je me laisse guider par ce que je ressens lorsque de nouvelles options se présentent, tout en observant, avec bienveillance, cette tendance à ne pas dire non immédiatement. Je sais maintenant que l’essentiel se trouve dans la trajectoire, dans le processus. Lorsque quelque chose crée du stress, de l’angoisse, une sensation de débordement, ou ne s’aligne pas avec ce voilier intérieur, je prends un pas de recul. Et, pour l’instant, je reviens toujours à ces décisions. Cela ne veut pas dire que je ne changerai jamais de cap. Mais, pour maintenant, je maintiens la direction choisie. Le retour à l’écriture fait partie de ce chemin, tout comme un retour aux études à temps partiel, en innovation, leadership et consultation. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens véritablement excitée par l’avenir. Au plaisir de vous retrouver, et surtout, de reconnecter sur un plan profondément humain et authentique. Parfois, le plus grand lâcher-prise, c’est de laisser le voilier dériver vers la paix.

  • Sous la surface

    Sur ce que l’on ne voit pas chez les autres, et l’humilité de ne pas tout savoir Dans nos interactions quotidiennes, nous captons des fragments des personnes qui nous entourent : un échange, un ton, une pause, un changement de comportement. Sans même nous en rendre compte, nous commençons à assembler une histoire. Nous interprétons, nous comblons les vides, nous donnons un sens à ce qui nous est présenté. C’est un réflexe profondément humain, non pas animé par la malveillance, mais par une habitude qui nous aide à naviguer le monde et les relations qui l’habitent. Et pourtant, ce que nous comprenons demeure souvent partiel. Sous la surface, des histoires entières se déploient, discrètement, souvent hors de notre regard. Ce que nous voyons est rarement l’ensemble du portrait. Il existe des couches auxquelles nous n’avons pas accès, des réalités portées avec intention ou simplement pas encore prêtes à être partagées. Il peut s’agir d’une maladie, d’un deuil qui n’a pas encore trouvé ses mots, d’une séparation, d’une tension liée au travail, ou de quelque chose de plus profondément ancré qui continue d’influencer la façon dont une personne se présente au monde. Ces expériences ne trouvent pas toujours leur place dans les conversations et sont, le plus souvent, portées en silence. Même avec les personnes que nous croyons bien connaître, notre compréhension demeure incomplète. Nous pouvons connaître quelqu’un dans un certain contexte, comme collègue, ami ou membre de la famille, et ressentir une forme de proximité. Mais nous ne les voyons pas partout. Nous ne sommes pas présents dans chaque moment qui les a façonnés, ni dans chaque espace où ils sont soutenus, où ils traversent des difficultés, ou encore où ils s’épanouissent en toute discrétion. Ce que nous voyons, ce sont des fragments, des aperçus partiels d’une réalité beaucoup plus vaste et complexe. Ce qui est visible est souvent soigneusement présenté, mais rarement complet. Nous sommes programmés pour donner du sens, et en l’absence d’information, nous comblons instinctivement les espaces. Les recherches en psychologie sociale montrent que nous avons tendance à nous appuyer sur des raccourcis cognitifs pour interpréter les comportements, en tirant des conclusions à partir d’un contexte limité (Fiske & Taylor, 2013 ; Kahneman, 2011). L’erreur fondamentale d’attribution, introduite par Ross (1977), décrit notre tendance à attribuer ce que nous observons à ce qu’une personne est, plutôt qu’à ce qu’elle peut être en train de vivre. Concrètement, cela signifie que nous pouvons percevoir de la distance là où il y a de la surcharge, du désengagement là où il y a du deuil, ou de la brusquerie là où il y a de la douleur, souvent sans même en avoir conscience. Ce que cela nous invite à adopter, ce n’est pas davantage d’information, mais une posture différente : celle de faire une pause avant de conclure, de rester ouvert un peu plus longtemps, et de résister à l’envie de définir quelqu’un à partir d’un seul moment ou d’un seul contexte. Il ne s’agit pas de renoncer à notre discernement, mais de l’ancrer dans l’humilité et de reconnaître que comprendre pleinement quelqu’un n’est pas une condition préalable pour lui offrir de la considération. Il existe aussi des moments, plus rares et souvent plus discrets, où quelqu’un choisit de dévoiler une part plus profonde de sa réalité. Lorsqu’un non-dit est nommé ou qu’une couche se révèle doucement, ce qui est offert n’est pas simplement de l’information. C’est de la confiance. Et la confiance nous demande quelque chose : elle nous demande de recevoir ce qui est partagé avec soin, de résister à l’envie de spéculer, et de porter ce qui nous est confié sans chercher à l’interpréter ou à le remodeler. Nous ne sommes pas appelés à porter l’ensemble de l’histoire de quelqu’un. Ce qui nous est offert, au moment où cela nous est offert, est suffisant. Dans Shrinking, l’une de mes séries préférées, une vérité revient avec douceur : la guérison ne vient pas du fait d’avoir toutes les réponses. Elle émerge souvent de la présence de ceux qui choisissent de rester, qui se présentent avec honnêteté lorsque nécessaire, sans pour autant ressentir le besoin de définir, d’interpréter ou de tout réparer. Dans ce sens, le soutien ne nécessite pas une compréhension complète de la vie de l’autre. Il demande une présence, une constance et un respect de ce qui est partagé, autant que de ce qui ne l’est pas. C’est peut-être là que la compassion prend une forme plus ancrée. Non pas en cherchant à en savoir davantage, mais en acceptant que nous ne savons pas tout, particulièrement avec ceux qui nous sont proches, là où le désir de comprendre peut être encore plus fort. Et pourtant, cela aussi fait partie du fait d’être en relation avec les autres. Sous la surface, il y aura toujours plus. Le travail n’est pas de tout dévoiler, mais de faire la paix avec cette réalité, de rencontrer les autres avec plus de retenue dans nos interprétations et plus de soin dans nos réponses. Nous n’avons pas besoin de tout savoir sur quelqu’un pour être présent de façon juste. Et peut-être est-ce là l’essentiel. Références ayant nourri cette réflexion Ross, L. (1977). The intuitive psychologist and his shortcomings: Distortions in the attribution process. In L. Berkowitz (Ed.), Advances in experimental social psychology (Vol. 10, pp. 173–220). Academic Press. Fiske, S. T., & Taylor, S. E. (2013). Social cognition: From brains to culture (4th ed.). Sage Publications. Kahneman, D. (2011). Thinking, fast and slow. Farrar, Straus and Giroux. Pour aller plus loin Erreur fondamentale d’attribution — APA Dictionary of Psychology

  • Habiter les textures de la vie

    Être humain, c’est accepter que nous sommes des êtres profondément complexes. Au quotidien, nous avançons à travers des élans et des replis, des hauts et des revers qui façonnent notre parcours. Notre manière de traverser ces moments est influencée par une multitude de facteurs — certains extérieurs, d’autres profondément ancrés en nous. Au fil de ce chemin, une richesse d’émotions nous habite, parfois avec douceur, parfois avec intensité. Nos besoins évoluent, nos circonstances se transforment, et nous, avec elles. Il y a des moments de profonde détresse, des saisons de douleur qui nous appellent à un travail intérieur en profondeur. Ce sont des traversées qui demandent du courage : celui de faire face aux blessures et aux traumas qui ont façonné nos mécanismes d’adaptation, ou encore celui, plus discret, de simplement ralentir, se déposer et écouter. Ces périodes peuvent nous plonger dans une forme de désolation, parfois frôler le désespoir. Comme en hiver, tout semble figé : le froid s’installe, le mouvement ralentit, et la vie paraît s’être retirée. Nous ne voyons plus que la dureté du gel, et il nous arrive de croire que quelque chose, en nous, s’est éteint — alors même que, sous la surface, quelque chose continue de vivre en silence. Et puis, sans que l’on sache exactement quand, quelque chose bascule. Presque imperceptiblement. Comme si, sous la glace, la vie n’avait jamais cessé de circuler. L’hiver porte pourtant une beauté particulière. Les rayons du soleil qui font miroiter le verglas, la douceur des arbres recouverts de neige — comme s’ils s’étaient présentés à un bal masqué — rappellent que même dans l’immobilité apparente, quelque chose de vivant demeure. Cette saison nous invite aussi à habiter autrement nos journées : à sortir, à sentir l’air vif emplir nos poumons, à laisser le froid colorer nos joues, puis à revenir se déposer, se nicher près d’une source de chaleur, une boisson chaude entre les mains, et à s’offrir des moments de présence, de rêverie, de retour à soi. Avec l’arrivée du printemps, la lumière s’installe davantage et la neige fond. Elle laisse place à de nouveaux élans, à un désir de renouveau. Cette année, je savoure particulièrement cette saison parce que j’ai été à l’écoute de mes besoins et des élans qui se manifestaient derrière les peurs et le doute — dans la continuité de cette saison de guérison   que j’ai appris à reconnaître et à habiter. J’accueille avec gratitude l’amour qui se manifeste autour de moi et je prends le temps de reconnaître chaque avancée — me présenter à un entraînement même lorsque l’élan est plus fragile, ou constater que mon corps est aujourd’hui capable de beaucoup plus que ce qui était possible il y a quelques mois. Je savoure aussi la générosité et les perspectives de mon entourage, qui m’appuie et m’écoute. Je me rends disponible aux moments spontanés, j’ose dire oui à de nouvelles opportunités et je suis parfois étonnée de voir ce qui émerge simplement en étant présente, ouverte, et en connectant avec les autres de façon authentique. Mon cœur ressent davantage de joie et d’amour, et j’apprécie le rapprochement qui se tisse avec ma famille et mes amis. Être humain, c’est peut-être justement cela : ne pas éviter les saisons plus rudes ni s’attacher uniquement à celles qui nous réchauffent, mais apprendre à reconnaître et à savourer chaque texture de notre expérience. Celles qui bousculent comme celles qui apaisent, celles qui nous transforment comme celles qui nous réconfortent. Peut-être que vivre, ce n’est pas chercher une surface parfaite, mais apprendre à habiter pleinement toutes les textures de notre histoire.

  • Une saison de guérison

    Il arrive des saisons dans la vie où le corps, le cœur et l’esprit nous murmurent doucement que quelque chose doit changer. Et si nous n’écoutons pas ces murmures, la vie finit souvent par trouver une façon de nous obliger à faire une pause. Ces saisons sont rarement confortables. Pourtant, elles deviennent souvent la porte d’entrée vers la guérison. Comme êtres humains, nous traversons chaque jour des réalités diverses — des moments de joie, d’aventure, d’incertitude ou d’adversité. Pourtant, nous ne sommes pas toujours outillés, ni prêts, à faire face aux aspects plus complexes des défis que la vie met sur notre chemin. Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs : notre éducation, les mécanismes d’adaptation que nous avons développés au fil du temps, le moment où certains événements surviennent dans notre vie, les pressions sociales, des problèmes de santé non diagnostiqués ou encore les systèmes organisationnels dans lesquels nous évoluons. Pour plusieurs d’entre nous, ces différentes couches s’accumulent tranquillement. Lorsque la vie devient trop complexe à démêler facilement, il arrive que nous nous demandions : Par où commencer ?  Dans ces moments-là, il peut sembler plus simple de continuer comme avant plutôt que de faire face à ce qui se passe réellement en nous. Nous avançons donc, même lorsque certaines parties de nous-mêmes réclament doucement notre attention. Le résultat est que bien des personnes traversent des périodes difficiles en se sentant profondément seules ou incomprises dans ce qu’elles vivent. Comme plusieurs saisons de la vie, celle-ci s’est présentée de façon inattendue et m’a invitée à faire une pause, à réfléchir et à me réaligner. Au cours des derniers mois, j’ai choisi de me retirer pour me consacrer à ma santé et à mon bien-être. Avec un peu de recul, je peux voir aujourd’hui que les signes m’invitant à ralentir étaient présents depuis un certain temps. Après plusieurs années marquées par d’importants défis de santé — dont cinq chirurgies neurologiques sur une période de quinze mois — j’avais déjà tenté de ralentir. Pourtant, comme bien des personnes profondément engagées dans leur travail et leurs responsabilités, je suis rapidement retournée à ce que je connaissais le mieux : rester occupée. L’occupation constante peut parfois devenir une façon de remettre à plus tard ce qui demande tranquillement notre attention. Avec davantage de clarté aujourd’hui, je peux reconnaître que ce moment de pause attendait probablement depuis un certain temps. J’avais simplement continué d’avancer en m’appuyant sur le même modus operandi  qui m’avait longtemps guidée pour faire face aux exigences de la vie. Les derniers mois ont ainsi marqué un tournant, m’invitant à ralentir et à écouter plus attentivement ce que mon corps et mon esprit tentaient de me dire. Après avoir pris le temps de me reposer et de reprendre mon souffle, j’ai amorcé l’année 2026 avec un engagement renouvelé : celui de me consacrer pleinement à ma santé et à mon bien-être et d’aborder ce processus de guérison sous tous ses angles. J’ai demandé de l’aide à des personnes de confiance dans mon réseau, ce qui m’a permis d’entrer en contact avec de nouveaux professionnels de la santé. Cela a mené à une série d’examens médicaux qui ont permis de révéler certaines conditions de santé jusque-là non diagnostiquées et qui contribuaient à ce que je vivais sur le plan physique. Combinées aux expériences passées et aux exigences de la vie, ces réalités ont permis de mieux comprendre l’ensemble du tableau. La guérison, ai-je découvert, est rarement un parcours que l’on traverse seul. Il a fallu une véritable équipe de professionnels de la santé, ainsi que le soutien précieux de ma famille et de mes amis, pour m’aider à retrouver progressivement un meilleur équilibre. À travers cette expérience, j’ai aussi été ramenée à une réflexion qui nous concerne tous. Nous avons chacun notre propre modus operandi  — ces façons d’agir et de réagir que nous avons développées pour naviguer les exigences de la vie. Ces mécanismes d’adaptation sont souvent profondément ancrés en nous et prennent racine dans notre environnement familial, nos expériences de vie, nos relations, nos blessures et les moments d’adversité que nous avons traversés. Parfois, nous nous protégeons derrière des mécanismes de défense, parfois nous anesthésions ce que nous ressentons, parfois nous nous isolons, et parfois la douleur s’exprime à travers des comportements indirects ou protecteurs. Ces mécanismes peuvent jouer un rôle important. À court terme, ils permettent au cerveau et au corps de se protéger d’expériences trop difficiles à affronter sur le moment. Mais avec le temps, une question finit souvent par émerger : ces mécanismes nous servent-ils encore aujourd’hui ? Dans mon cas, remettre à plus tard certaines réflexions plus profondes n’était plus viable. Au cours des derniers mois, j’ai appris à créer un espace pour accueillir mes croyances, mes pensées et les émotions qui les accompagnent — à les regarder plutôt qu’à les faire taire. Cette pratique consistant à « voir et accueillir » ce qui se présente n’a pas toujours été facile, mais elle s’est révélée profondément transformatrice. Au fil des conversations avec des personnes qui me sont chères, j’ai aussi réalisé que plusieurs d’entre nous développent, souvent sans s’en rendre compte, différentes façons de se protéger intérieurement. Et pourtant, quelque chose change lorsque nous nous permettons — et lorsque nous permettons aux autres — de nommer ce que nous préférerions parfois éviter. Créer un espace pour reconnaître ce qui nous habite peut transformer notre rapport à nous-mêmes. Cela permet de rétablir un équilibre entre la dimension rationnelle et la dimension émotionnelle de notre être et d’apporter un regard nouveau sur ce que nous avons traversé. Peut-être plus important encore, cela enlève peu à peu le pouvoir silencieux que peuvent exercer les expériences que nous gardons enfouies. Nous n’avons pas toujours besoin que quelqu’un répare ce que nous vivons. Parfois, nous avons simplement besoin d’une présence bienveillante, prête à écouter et à poser une question simple : Comment t’es-tu senti dans ce moment-là ? Qu’est-ce que cette expérience a signifié pour toi ?  Ces questions, pourtant simples, peuvent ouvrir des portes que le silence maintenait fermées. Aujourd’hui, je partage cette réflexion avec un sentiment de fierté tranquille. Les derniers mois ont demandé un travail profond et intentionnel, et je commence à en ressentir les effets. Je suis profondément reconnaissante envers les personnes et les professionnels qui ont marché à mes côtés durant cette période. Je suis également reconnaissante pour les leçons que la vie continue de placer sur mon chemin, me rappelant chaque jour l’importance de mettre en pratique ce que j’ai choisi d’intégrer pour prendre soin de moi. La guérison est rarement un moment unique de transformation. Le plus souvent, elle se construit à travers une série de petits choix courageux : faire une pause, écouter, nommer ce qui vit en nous et accueillir les parts de nous-mêmes que nous avions peut-être tenté de faire taire. Cette saison a été l’un de ces parcours pour moi — une saison de guérison, encore en devenir, et vécue chaque jour avec un cœur ouvert.  Si ce texte a raisonné, je vous invite à lire: Insuffler le changement, une seconde à la fois Se sentir assez: quand ralentir devient un acte de courage Noël de guérison

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