Sous la surface
- Nadine Duguay-Lemay

- il y a 4 jours
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Sur ce que l’on ne voit pas chez les autres, et l’humilité de ne pas tout savoir
Dans nos interactions quotidiennes, nous captons des fragments des personnes qui nous entourent : un échange, un ton, une pause, un changement de comportement. Sans même nous en rendre compte, nous commençons à assembler une histoire. Nous interprétons, nous comblons les vides, nous donnons un sens à ce qui nous est présenté. C’est un réflexe profondément humain, non pas animé par la malveillance, mais par une habitude qui nous aide à naviguer le monde et les relations qui l’habitent.
Et pourtant, ce que nous comprenons demeure souvent partiel.
Sous la surface, des histoires entières se déploient, discrètement, souvent hors de notre regard. Ce que nous voyons est rarement l’ensemble du portrait. Il existe des couches auxquelles nous n’avons pas accès, des réalités portées avec intention ou simplement pas encore prêtes à être partagées. Il peut s’agir d’une maladie, d’un deuil qui n’a pas encore trouvé ses mots, d’une séparation, d’une tension liée au travail, ou de quelque chose de plus profondément ancré qui continue d’influencer la façon dont une personne se présente au monde. Ces expériences ne trouvent pas toujours leur place dans les conversations et sont, le plus souvent, portées en silence.
Même avec les personnes que nous croyons bien connaître, notre compréhension demeure incomplète. Nous pouvons connaître quelqu’un dans un certain contexte, comme collègue, ami ou membre de la famille, et ressentir une forme de proximité. Mais nous ne les voyons pas partout. Nous ne sommes pas présents dans chaque moment qui les a façonnés, ni dans chaque espace où ils sont soutenus, où ils traversent des difficultés, ou encore où ils s’épanouissent en toute discrétion. Ce que nous voyons, ce sont des fragments, des aperçus partiels d’une réalité beaucoup plus vaste et complexe. Ce qui est visible est souvent soigneusement présenté, mais rarement complet.
Nous sommes programmés pour donner du sens, et en l’absence d’information, nous comblons instinctivement les espaces. Les recherches en psychologie sociale montrent que nous avons tendance à nous appuyer sur des raccourcis cognitifs pour interpréter les comportements, en tirant des conclusions à partir d’un contexte limité (Fiske & Taylor, 2013 ; Kahneman, 2011). L’erreur fondamentale d’attribution, introduite par Ross (1977), décrit notre tendance à attribuer ce que nous observons à ce qu’une personne est, plutôt qu’à ce qu’elle peut être en train de vivre.
Concrètement, cela signifie que nous pouvons percevoir de la distance là où il y a de la surcharge, du désengagement là où il y a du deuil, ou de la brusquerie là où il y a de la douleur, souvent sans même en avoir conscience. Ce que cela nous invite à adopter, ce n’est pas davantage d’information, mais une posture différente : celle de faire une pause avant de conclure, de rester ouvert un peu plus longtemps, et de résister à l’envie de définir quelqu’un à partir d’un seul moment ou d’un seul contexte. Il ne s’agit pas de renoncer à notre discernement, mais de l’ancrer dans l’humilité et de reconnaître que comprendre pleinement quelqu’un n’est pas une condition préalable pour lui offrir de la considération.
Il existe aussi des moments, plus rares et souvent plus discrets, où quelqu’un choisit de dévoiler une part plus profonde de sa réalité. Lorsqu’un non-dit est nommé ou qu’une couche se révèle doucement, ce qui est offert n’est pas simplement de l’information. C’est de la confiance. Et la confiance nous demande quelque chose : elle nous demande de recevoir ce qui est partagé avec soin, de résister à l’envie de spéculer, et de porter ce qui nous est confié sans chercher à l’interpréter ou à le remodeler.
Nous ne sommes pas appelés à porter l’ensemble de l’histoire de quelqu’un. Ce qui nous est offert, au moment où cela nous est offert, est suffisant.
Dans Shrinking, l’une de mes séries préférées, une vérité revient avec douceur : la guérison ne vient pas du fait d’avoir toutes les réponses. Elle émerge souvent de la présence de ceux qui choisissent de rester, qui se présentent avec honnêteté lorsque nécessaire, sans pour autant ressentir le besoin de définir, d’interpréter ou de tout réparer. Dans ce sens, le soutien ne nécessite pas une compréhension complète de la vie de l’autre. Il demande une présence, une constance et un respect de ce qui est partagé, autant que de ce qui ne l’est pas.
C’est peut-être là que la compassion prend une forme plus ancrée. Non pas en cherchant à en savoir davantage, mais en acceptant que nous ne savons pas tout, particulièrement avec ceux qui nous sont proches, là où le désir de comprendre peut être encore plus fort. Et pourtant, cela aussi fait partie du fait d’être en relation avec les autres.
Sous la surface, il y aura toujours plus. Le travail n’est pas de tout dévoiler, mais de faire la paix avec cette réalité, de rencontrer les autres avec plus de retenue dans nos interprétations et plus de soin dans nos réponses. Nous n’avons pas besoin de tout savoir sur quelqu’un pour être présent de façon juste.
Et peut-être est-ce là l’essentiel.

Références ayant nourri cette réflexion
Ross, L. (1977). The intuitive psychologist and his shortcomings: Distortions in the attribution process. In L. Berkowitz (Ed.), Advances in experimental social psychology (Vol. 10, pp. 173–220). Academic Press.
Fiske, S. T., & Taylor, S. E. (2013). Social cognition: From brains to culture (4th ed.). Sage Publications.
Kahneman, D. (2011). Thinking, fast and slow. Farrar, Straus and Giroux.
Pour aller plus loin
Erreur fondamentale d’attribution — APA Dictionary of Psychology



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