Quand nos repères s'effacent
- Nadine Duguay-Lemay

- il y a 2 jours
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Je navigue en ce moment plusieurs états d’être et émotions à la suite de deux semaines riches en déplacements, rencontres et expériences. Entre la Conférence canadienne du Gouverneur général sur le leadership, qui m’a menée à Québec et Ottawa, puis une semaine de vacances à Punta Cana, j’ai vécu une succession de moments profondément nourrissants.
J’appréhendais toutefois ces déplacements. Je savais qu’ils mettraient à l’épreuve les repères que j’ai patiemment reconstruits au cours des derniers mois pendant ma guérison. Et ce que je craignais est arrivé. Peu à peu, ma routine de santé et de mieux-être a cédé sa place aux horaires chargés, aux déplacements, aux obligations et à l’imprévu.
Avec le recul, je réalise toutefois que ce n’est pas tant la perte de ma routine qui a été difficile. C’est plutôt ce qui s’est produit lorsque les repères qui me permettent de demeurer ancrée ont commencé à s’effacer. Au fil des jours, certains espaces de calme, de réflexion et de ressourcement se sont estompés.
Je le voyais. Je le sentais. Une partie de moi observait avec lucidité ce qui se passait, mais sans en mesurer pleinement les conséquences. Le dialogue intérieur devenait de plus en plus présent, comme un rappel discret que quelque chose demandait mon attention. J’ai pourtant continué à avancer jusqu’au moment où cette voix s’est faite impossible à ignorer. La dernière journée, elle a parlé plus fort que le reste. Elle m’invitait à m’écouter, à ralentir et à remettre certaines limites en place.
Pourtant, lorsque nos ancrages deviennent moins présents, même temporairement, ils laissent parfois émerger des parties de nous qui demeuraient plus silencieuses.
Une autre prise de conscience s’est imposée à moi au cours de ces dernières semaines. Certaines périodes de notre vie nous invitent à être particulièrement présents à ce qui se vit autour de nous. Nous écoutons davantage. Nous observons davantage. Nous faisons de la place à la complexité, aux émotions et aux expériences humaines qui nous entourent.
Cette présence est précieuse. Elle est même parfois nécessaire. Mais j’ai réalisé qu’il existe une différence importante entre être présent à ce qui se vit autour de soi et demeurer présent à ce qui se vit en soi. Lorsque nous consacrons beaucoup d’énergie à accueillir ce qui nous entoure, il devient parfois plus difficile de maintenir ce lien avec notre propre monde intérieur. Et lorsque nos réserves diminuent, certaines de nos vulnérabilités deviennent plus accessibles.
J’ai commencé à remarquer certains réflexes familiers refaire surface. Le besoin de rester occupée. La comparaison. La peur de ne pas être à la hauteur. Cette impression subtile qu’il fallait encore prouver ma valeur, être entendue, être acceptée ou être aimée.
Ce qui m’a le plus surprise n’est pas leur présence. Ces mécanismes font partie de mon histoire et je les connais bien. Ce qui m’a surprise, c’est la rapidité avec laquelle ils sont revenus lorsque mes repères se sont estompés.
Pendant quelques mois, j’avais eu l’impression d’avoir retrouvé un équilibre différent. Plus calme. Plus ancré. J’avais appris à reconnaître plus rapidement mes limites et à respecter davantage mes besoins. Je croyais peut-être, sans m’en rendre compte, que certains apprentissages étaient désormais acquis.
La vie semble parfois nous rappeler que la guérison n’efface pas nécessairement nos blessures. Elle transforme plutôt notre relation avec elles.
Je ne partage pas cela parce que j’ai trouvé une solution ou parce que je détiens une réponse. J’écris ces mots parce que je soupçonne que plusieurs d’entre nous vivent des expériences semblables sans toujours les nommer.
Il y a quelque chose de profondément déstabilisant à constater qu’une peur familière, une croyance profondément ancrée ou un mécanisme que l’on croyait apaisé occupe encore une place en nous alors que nous pensions avoir tourné la page.
Nous portons tous, à différents degrés, des histoires qui ont façonné notre manière d’entrer en relation avec le monde. Avec le temps, nous effectuons un travail considérable pour mieux nous comprendre. Nous développons de nouveaux réflexes. Nous apprenons à reconnaître nos blessures et à prendre soin de nous avec davantage de conscience. Puis survient parfois une période plus exigeante, une fatigue accumulée, une perte de repères ou un événement déclencheur, et nous découvrons que certains schémas habitent encore des recoins de notre histoire.
Lorsque cela se produit, nous pouvons être tentés d’y voir un recul. Nous pouvons nous reprocher de ne pas avoir été plus vigilants ou croire que nous avons perdu du terrain. Pourtant, avec quelques jours de recul, ce n’est pas la déception qui domine chez moi.
C’est la gratitude.
La gratitude d’avoir remarqué ce qui se passait avant que l’épuisement ne s’installe davantage. La gratitude de mieux comprendre ce qui nourrit encore certaines de mes réactions. La gratitude, surtout, de constater que je dispose aujourd’hui des outils nécessaires pour observer ces mouvements intérieurs avec davantage de douceur qu’autrefois.
Ces derniers jours, je me suis demandé combien de fois nous interprétons les moments où nous perdons nos repères comme des échecs, alors qu’ils sont peut-être simplement des invitations à ralentir et à porter attention à ce qui se passe en nous. Ils nous rappellent que nous demeurons humains, que nos réserves ne sont pas infinies et que certaines parties de nous demandent encore d’être accueillies avec douceur et bienveillance.
Peut-être que la véritable vigilance ne consiste pas à éviter les moments où nous perdons nos repères, mais à reconnaître plus rapidement lorsqu'ils demandent notre attention.
Car ce qui refait surface n'est pas toujours un signe que nous avons reculé. C'est parfois simplement une invitation à mieux comprendre une part de nous-mêmes qui cherche encore à être entendue.




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