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Faire place à ce que l’on vit

  • Photo du rédacteur: Nadine Duguay-Lemay
    Nadine Duguay-Lemay
  • il y a 3 jours
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 40 minutes

Je constate un thème récurrent ces derniers temps, un besoin criant chez plusieurs personnes, mais qui demeure trop souvent non rencontré : celui d’être simplement écoutées et accueillies, sans jugement, dans ce qu’elles vivent. Cela peut sembler si simple. Et pourtant, faire place à l’expérience de l’autre semble parfois difficile, autant pour les proches que pour les connaissances à qui l’on tente de se confier.


Faire place, c’est accorder du temps et de l’espace à une personne qui nous partage un bout de son histoire. C’est l’écouter sans la presser, sans juger, sans chercher immédiatement à conseiller, à rassurer ou à arranger ce qui fait mal. Ce réflexe de vouloir réparer est profondément humain. Il vient peut-être de la façon dont nous avons nous-mêmes appris à naviguer le monde, de l’environnement qui nous a façonnés, ou encore de notre propre inconfort devant la souffrance de l’autre. Mais ce n’est pas toujours notre rôle de régler ce que l’autre traverse. Parfois, notre présence attentive peut être beaucoup plus aidante que nos solutions.


Faire place signifie aussi accepter qu’il puisse y avoir des silences dans la conversation. Il se peut que la personne vive des émotions pendant qu’elle laisse émerger ce qui se passe en elle. Il se peut même que ce soit la première fois qu’elle nomme à voix haute ce qu’elle pense ou ressent réellement. Et parfois, le simple fait de dire les choses à voix haute crée déjà une forme de résonance. Accueillir ces pensées et ces émotions avec une présence bienveillante peut avoir un effet beaucoup plus profond qu’on ne l’imagine.


Il ne s’agit pas d’interroger, ni de pousser la personne à aller plus loin qu’elle ne le souhaite. Il s’agit plutôt d’ouvrir doucement un espace où elle peut déposer ce qu’elle porte, à son rythme. Une question ouverte peut parfois suffire : « Comment t’es-tu senti.e dans ce moment ? », « Comment accueilles-tu cette nouvelle ? », ou encore « Qu’est-ce qui est le plus présent pour toi en ce moment ? » Ces questions ne cherchent pas à diriger la conversation. Elles permettent plutôt à la personne de faire place à ce qui a peut-être été dissimulé, voilé ou retenu depuis longtemps.


Récemment, j’ai navigué les étapes de dépistage du cancer du sein, passant d’une première mammographie de base jusqu’à une biopsie. Pendant cette période d’attente, j’ai remarqué à quel point il pouvait être difficile pour les gens de simplement me laisser nommer ce que je ressentais. Je naviguais la peur, l’anxiété et l’incertitude. Mais lorsque j’essayais de déposer ce que je vivais, j’ai souvent entendu des réponses qui banalisaient ou normalisaient mon expérience.


Certaines personnes cherchaient à normaliser ou à banaliser ce que je vivais, peut-être pour me rassurer, peut-être aussi pour apaiser l’inconfort que mon incertitude réveillait en elles. D’autres me racontaient leur propre expérience, comparaient les étapes, tentaient d’interpréter ce qui avait été dit ou fait, puis en tiraient leurs propres conclusions sur un diagnostic qui n’était pas encore confirmé. Je comprends que ces réponses venaient probablement d’un bon endroit. Mais ce dont j’avais besoin à ce moment-là, ce n’était pas qu’on m’explique pourquoi je ne devais pas avoir peur. J’avais besoin qu’on accepte de rester un instant avec moi dans l’incertitude.


Ce qui était difficile, ce n’était pas seulement les mots entendus. C’était l’effet qu’ils laissaient en moi. Je n’avais pas encore eu la chance de déposer ce qui m’habitait. La peur prenait déjà beaucoup de place, et chaque tentative de me rassurer trop vite semblait refermer l’espace que j’essayais doucement d’ouvrir pour nommer ce que je vivais. Comme si l’émotion devait être apaisée avant d’avoir été entendue. Comme si l’on devait déjà me ramener vers une conclusion plus acceptable, alors que j’étais encore au cœur de l’incertitude.


Il m’est aussi arrivé de sentir que ce que je partageais éveillait quelque chose chez l’autre. Peut-être de l’inquiétude. Peut-être de l’impuissance. Peut-être cette part de nous qui cherche rapidement à rendre l’inconfort plus supportable. Dans ces moments-là, je me retrouvais parfois à expliquer, à nuancer ou à rassurer, alors que j’avais moi-même besoin d’écoute. Et lorsqu’une confidence est encore accueillie par des comparaisons, des conclusions hâtives ou des tentatives de banalisation, un autre poids s’ajoute. On ne porte plus seulement ce que l’on vit. On porte aussi l’inconfort que notre vécu semble réveiller autour de nous.


À force que cela se répète, quelque chose se referme. On choisit avec plus de soin ce que l’on partage. On se dit qu’on ne se confiera peut-être plus à certaines personnes. Non pas par rancune, mais par protection. Parce qu’à force de ne pas trouver d’espace pour ce que l’on vit, on finit parfois par douter de la légitimité même de ce que l’on ressent. On se demande si l’on exagère, si l’on devrait être plus calme, plus raisonnable, plus capable de contenir ce qui déborde. Pourtant, ce qui nous habitait ne demandait pas à être diminué, expliqué ou corrigé trop vite. Cela demandait simplement un espace où être déposé.


Et quand cette écoute est présente, on sent tout de suite la différence. Il y a quelque chose de profondément réparateur dans le fait de pouvoir dire ce que l’on vit sans avoir à protéger l’autre de notre vérité, sans avoir à rendre notre peur plus acceptable, sans avoir à traduire notre vulnérabilité dans une forme plus confortable pour ceux qui l’entendent. Un tel accueil ne fait pas disparaître l’incertitude, mais il permet de ne plus la porter seule.


Je pense que pour plusieurs, parler de ce que l’on ressent ne faisait pas nécessairement partie de l’éducation reçue. Certaines personnes ont appris à minimiser, à contourner, à se durcir ou à passer rapidement à autre chose. Ces mécanismes d’adaptation, développés parfois très tôt, peuvent ensuite se répéter à l’âge adulte. Il est aussi tout à fait compréhensible que ce ne soit pas toujours facile de rester simplement là, en écoute. Nos cerveaux s’activent rapidement. Nos propres souvenirs remontent. Nos réflexes prennent le dessus. Nous avons envie de raconter notre propre vécu, de donner un conseil, de rassurer ou de trouver une solution, même lorsque rien de tout cela ne nous a été demandé.


Parfois, ce sont aussi nos propres blessures qui s’activent lorsque nous écoutons ce que traverse quelqu’un d’autre. Ce que l’autre dépose peut réveiller quelque chose en nous. Et, sans même nous en rendre compte, nos mécanismes de défense se mettent en marche pour nous protéger de ce qui cherche à émerger. C’est peut-être pour cela que faire place demande plus qu’une bonne intention. Cela demande une certaine conscience de soi. Cela demande de reconnaître que l’histoire de l’autre n’est pas un espace où nous devons immédiatement insérer la nôtre. Cela demande de faire une pause avant de conseiller, de comparer ou de rassurer trop vite.


Mais voilà la beauté de faire place. Derrière les peurs et les doutes se trouvent souvent des besoins non nommés, des vérités que le cœur connaissait déjà, mais que la voix n’avait pas encore osé porter. En nommant ce que nous vivons, nous diminuons parfois l’emprise que certaines émotions ont sur nous. Lorsque nous sommes accueillis avec compassion, sans jugement, une forme de mise à distance peut se créer entre nos pensées, nos émotions et notre identité. Nous ne sommes plus seulement ce que nous ressentons. Nous pouvons commencer à observer ce qui se passe en nous avec un peu plus de douceur et de clarté.


Être accueilli ne règle pas tout. Mais cela peut ouvrir un passage. Et même si vous avez l’impression de n’avoir rien fait d’autre qu’écouter, rester présent, offrir un mouchoir, poser une main douce sur celle de l’autre lorsque c’est approprié, ou marcher en silence à ses côtés, vous avez peut-être offert exactement ce dont cette personne avait besoin. Vous n’avez pas réparé. Vous n’avez pas conseillé. Vous n’avez pas expliqué. Vous avez fait place.


Et parfois, c’est précisément cela qui permet à l’autre d’amorcer un retour à soi.

 


Gros plan d’une goutte d’eau reposant délicatement sur une feuille texturée aux teintes vertes et dorées, avec une faible profondeur de champ et une lumière douce créant une atmosphère calme et contemplative.

 

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