Habiter l'absence: une réflexion sur le deuil et la transformation
- Nadine Duguay-Lemay
- il y a 7 jours
- 4 min de lecture
Note de l'autrice:  Ce texte a été nourri par des expériences vécues, ainsi que par des conversations et des regards partagés, notamment avec Roxanne Popoviciu, qui en ont enrichi la profondeur et les nuances.
Nous sommes tous appelés, à certains moments de notre vie, à faire face à une perte qui nous percute de plein fouet. Elle résonne en nous comme une onde de choc. Que ce soit dire adieu à un être cher, à une relation qui n’habite plus notre quotidien, ou encore tourner la page d’un chapitre important, nous sommes confrontés à naviguer le deuil, sous ses multiples formes. Apprendre à vivre avec l’absence, et faire place à ce qui n’est plus, est sans doute l’un des passages les plus exigeants. Rien dans ce processus n’est linéaire. Les émotions se manifestent, se retirent, puis reviennent, parfois là où on ne les attendait plus.
On compare souvent le deuil à la mer. Elle est toujours présente, parfois calme, parfois agitée, mais jamais immobile. Au début, les vagues sont immenses. Elles emportent tout sur leur passage et frappent sans avertissement. Puis, avec le temps, elles changent. Elles sont encore là , mais autrement. Et pourtant, certaines surgissent encore, inattendues, nous rappelant que ce qui a été ne disparaît pas. Cela continue de vivre autrement en nous. Par moments, c’est comme si la mer se retirait complètement, nous laissant croire, un instant, que tout s’est apaisé… avant que le mouvement ne reprenne.
Bien que le processus du deuil partage des points communs, peu importe la perte, il existe des nuances dont on parle peu. Vivre une séparation, par exemple, peut s’apparenter à ce que l’on pourrait nommer un « deuil vivant ». La personne est toujours là , mais elle n’habite plus notre quotidien. Nous sommes confrontés à la voir exister ailleurs, autrement, sans nous.
Au-delà de la relation elle-même, il y a le deuil de qui nous étions en présence de l’autre, de qui nous étions comme couple, de ce que nous portions ensemble. Les ajustements concrets s’ajoutent, qu’ils soient financiers ou liés à des changements de vie, et plus subtilement encore, il y a cette impression de ne plus se reconnaître tout à fait. Comme si une partie de nous avait été retirée. Une relation crée une forme de fusion dans nos repères, nos habitudes, notre identité. Apprendre à vivre sans cette fusion, à se redéfinir, est un passage exigeant, parfois amplifié lorsque la séparation est marquée par des tensions.
La perte d’un être cher porte tout cela, avec en plus la réalité irréversible que la personne ne sera plus de ce monde. Et pourtant, elle continue d’habiter nos vies autrement. Dans les souvenirs, les traditions que l’on préserve ou que l’on transforme, dans les gestes et les regards des autres, dans tout ce que cette personne a su tisser et dans l’empreinte qu’elle laisse en nous. Là aussi, il y a des réalités concrètes qui s’imposent et qui transforment le quotidien. Mais au-delà de ces changements visibles, il y a ce travail plus silencieux. Faire face à l’absence de l’autre, mais aussi à la perte de qui nous étions en sa présence. Apprendre à habiter cet espace, en soi et autour de soi. Le deuil s’inscrit alors dans le quotidien, dans les gestes simples, dans les absences qui se révèlent au détour d’un moment ordinaire, et dans cette lente transformation de notre manière d’être au monde.
Il y a aussi ces deuils qui se vivent dans le regard des autres, dans ces espaces où la vie semble reprendre son cours alors que tout en nous a été bouleversé. Revenir vers le monde du travail, par exemple, ne relève pas seulement d’une étape concrète. C’est se présenter avec une histoire qui ne se résume pas, tenter d’expliquer une absence qui a été pleinement habitée. Il existe souvent un décalage entre le rythme du monde et celui du deuil. Là où l’on attend des trajectoires claires, le deuil laisse des fragments, des silences, des espaces encore en reconstruction. Et pourtant, il y a ce mouvement, parfois fragile, de se remettre en marche, de reprendre place autrement, de porter à la fois ce qui a été perdu et ce qui cherche à émerger.
D’autres mots existent aussi pour tenter de nommer ces expériences que nous vivons. Certains parlent de « perte ambiguë » pour décrire ces situations où quelque chose se termine sans disparaître complètement. D’autres évoquent un « deuil non reconnu », pour ces pertes que l’on traverse sans toujours recevoir la légitimité ou l’espace nécessaire pour les vivre pleinement. Et puis, il y a cette idée que le lien ne disparaît pas complètement, qu’il se transforme, que nous continuons à porter l’autre en nous autrement. Peu importe les mots utilisés, ils pointent tous vers une même réalité : certaines pertes ne se referment pas, elles se réorganisent en nous.
Il y a enfin ces chapitres qui se ferment, volontairement ou non, et qui enclenchent eux aussi un processus de deuil. On en parle peu, on les banalise parfois, et pourtant ils transforment profondément. Ces transitions peuvent prendre la forme de changements professionnels ou communautaires, mais aussi d’un mode de vie qui se redéfinit. Un rythme différent. Des repères qui se déplacent. Des habitudes et des engagements qui ne trouvent plus leur place comme avant. Nous sommes alors appelés à renoncer, à laisser derrière nous ce qui faisait partie de notre quotidien, des liens, des rôles, des passions, même ce qui nous nourrissait.
Ces fins de chapitres s’inscrivent dans le grand livre de notre histoire. Elles ouvrent la voie à de nouvelles pages. Mais entre les deux, il y a cet espace. Un passage où quelque chose n’est plus, et où tout n’est pas encore défini.
Qu’importe la forme que prend la perte à laquelle nous sommes confrontés, il demeure ceci : le deuil est un mouvement intérieur qui cherche à intégrer une absence dans une vie qui continue.
Habiter cet espace, y revenir, encore et encore, est peut-être l’un des actes de courage les plus silencieux qui soient.

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Dans le prolongement de cette réflexion :
Ce qui a nourri cette réflexion
Pauline Boss — perte ambiguëÂ
Kenneth Doka — deuil non reconnuÂ
Dennis Klass et collègues — théorie des liens continus
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