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- Habiter les textures de la vie
Être humain, c’est accepter que nous sommes des êtres profondément complexes. Au quotidien, nous avançons à travers des élans et des replis, des hauts et des revers qui façonnent notre parcours. Notre manière de traverser ces moments est influencée par une multitude de facteurs — certains extérieurs, d’autres profondément ancrés en nous. Au fil de ce chemin, une richesse d’émotions nous habite, parfois avec douceur, parfois avec intensité. Nos besoins évoluent, nos circonstances se transforment, et nous, avec elles. Il y a des moments de profonde détresse, des saisons de douleur qui nous appellent à un travail intérieur en profondeur. Ce sont des traversées qui demandent du courage : celui de faire face aux blessures et aux traumas qui ont façonné nos mécanismes d’adaptation, ou encore celui, plus discret, de simplement ralentir, se déposer et écouter. Ces périodes peuvent nous plonger dans une forme de désolation, parfois frôler le désespoir. Comme en hiver, tout semble figé : le froid s’installe, le mouvement ralentit, et la vie paraît s’être retirée. Nous ne voyons plus que la dureté du gel, et il nous arrive de croire que quelque chose, en nous, s’est éteint — alors même que, sous la surface, quelque chose continue de vivre en silence. Et puis, sans que l’on sache exactement quand, quelque chose bascule. Presque imperceptiblement. Comme si, sous la glace, la vie n’avait jamais cessé de circuler. L’hiver porte pourtant une beauté particulière. Les rayons du soleil qui font miroiter le verglas, la douceur des arbres recouverts de neige — comme s’ils s’étaient présentés à un bal masqué — rappellent que même dans l’immobilité apparente, quelque chose de vivant demeure. Cette saison nous invite aussi à habiter autrement nos journées : à sortir, à sentir l’air vif emplir nos poumons, à laisser le froid colorer nos joues, puis à revenir se déposer, se nicher près d’une source de chaleur, une boisson chaude entre les mains, et à s’offrir des moments de présence, de rêverie, de retour à soi. Avec l’arrivée du printemps, la lumière s’installe davantage et la neige fond. Elle laisse place à de nouveaux élans, à un désir de renouveau. Cette année, je savoure particulièrement cette saison parce que j’ai été à l’écoute de mes besoins et des élans qui se manifestaient derrière les peurs et le doute — dans la continuité de cette saison de guérison que j’ai appris à reconnaître et à habiter. J’accueille avec gratitude l’amour qui se manifeste autour de moi et je prends le temps de reconnaître chaque avancée — me présenter à un entraînement même lorsque l’élan est plus fragile, ou constater que mon corps est aujourd’hui capable de beaucoup plus que ce qui était possible il y a quelques mois. Je savoure aussi la générosité et les perspectives de mon entourage, qui m’appuie et m’écoute. Je me rends disponible aux moments spontanés, j’ose dire oui à de nouvelles opportunités et je suis parfois étonnée de voir ce qui émerge simplement en étant présente, ouverte, et en connectant avec les autres de façon authentique. Mon cœur ressent davantage de joie et d’amour, et j’apprécie le rapprochement qui se tisse avec ma famille et mes amis. Être humain, c’est peut-être justement cela : ne pas éviter les saisons plus rudes ni s’attacher uniquement à celles qui nous réchauffent, mais apprendre à reconnaître et à savourer chaque texture de notre expérience. Celles qui bousculent comme celles qui apaisent, celles qui nous transforment comme celles qui nous réconfortent. Peut-être que vivre, ce n’est pas chercher une surface parfaite, mais apprendre à habiter pleinement toutes les textures de notre histoire.
- Une saison de guérison
Il arrive des saisons dans la vie où le corps, le cœur et l’esprit nous murmurent doucement que quelque chose doit changer. Et si nous n’écoutons pas ces murmures, la vie finit souvent par trouver une façon de nous obliger à faire une pause. Ces saisons sont rarement confortables. Pourtant, elles deviennent souvent la porte d’entrée vers la guérison. Comme êtres humains, nous traversons chaque jour des réalités diverses — des moments de joie, d’aventure, d’incertitude ou d’adversité. Pourtant, nous ne sommes pas toujours outillés, ni prêts, à faire face aux aspects plus complexes des défis que la vie met sur notre chemin. Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs : notre éducation, les mécanismes d’adaptation que nous avons développés au fil du temps, le moment où certains événements surviennent dans notre vie, les pressions sociales, des problèmes de santé non diagnostiqués ou encore les systèmes organisationnels dans lesquels nous évoluons. Pour plusieurs d’entre nous, ces différentes couches s’accumulent tranquillement. Lorsque la vie devient trop complexe à démêler facilement, il arrive que nous nous demandions : Par où commencer ? Dans ces moments-là, il peut sembler plus simple de continuer comme avant plutôt que de faire face à ce qui se passe réellement en nous. Nous avançons donc, même lorsque certaines parties de nous-mêmes réclament doucement notre attention. Le résultat est que bien des personnes traversent des périodes difficiles en se sentant profondément seules ou incomprises dans ce qu’elles vivent. Comme plusieurs saisons de la vie, celle-ci s’est présentée de façon inattendue et m’a invitée à faire une pause, à réfléchir et à me réaligner. Au cours des derniers mois, j’ai choisi de me retirer pour me consacrer à ma santé et à mon bien-être. Avec un peu de recul, je peux voir aujourd’hui que les signes m’invitant à ralentir étaient présents depuis un certain temps. Après plusieurs années marquées par d’importants défis de santé — dont cinq chirurgies neurologiques sur une période de quinze mois — j’avais déjà tenté de ralentir. Pourtant, comme bien des personnes profondément engagées dans leur travail et leurs responsabilités, je suis rapidement retournée à ce que je connaissais le mieux : rester occupée. L’occupation constante peut parfois devenir une façon de remettre à plus tard ce qui demande tranquillement notre attention. Avec davantage de clarté aujourd’hui, je peux reconnaître que ce moment de pause attendait probablement depuis un certain temps. J’avais simplement continué d’avancer en m’appuyant sur le même modus operandi qui m’avait longtemps guidée pour faire face aux exigences de la vie. Les derniers mois ont ainsi marqué un tournant, m’invitant à ralentir et à écouter plus attentivement ce que mon corps et mon esprit tentaient de me dire. Après avoir pris le temps de me reposer et de reprendre mon souffle, j’ai amorcé l’année 2026 avec un engagement renouvelé : celui de me consacrer pleinement à ma santé et à mon bien-être et d’aborder ce processus de guérison sous tous ses angles. J’ai demandé de l’aide à des personnes de confiance dans mon réseau, ce qui m’a permis d’entrer en contact avec de nouveaux professionnels de la santé. Cela a mené à une série d’examens médicaux qui ont permis de révéler certaines conditions de santé jusque-là non diagnostiquées et qui contribuaient à ce que je vivais sur le plan physique. Combinées aux expériences passées et aux exigences de la vie, ces réalités ont permis de mieux comprendre l’ensemble du tableau. La guérison, ai-je découvert, est rarement un parcours que l’on traverse seul. Il a fallu une véritable équipe de professionnels de la santé, ainsi que le soutien précieux de ma famille et de mes amis, pour m’aider à retrouver progressivement un meilleur équilibre. À travers cette expérience, j’ai aussi été ramenée à une réflexion qui nous concerne tous. Nous avons chacun notre propre modus operandi — ces façons d’agir et de réagir que nous avons développées pour naviguer les exigences de la vie. Ces mécanismes d’adaptation sont souvent profondément ancrés en nous et prennent racine dans notre environnement familial, nos expériences de vie, nos relations, nos blessures et les moments d’adversité que nous avons traversés. Parfois, nous nous protégeons derrière des mécanismes de défense, parfois nous anesthésions ce que nous ressentons, parfois nous nous isolons, et parfois la douleur s’exprime à travers des comportements indirects ou protecteurs. Ces mécanismes peuvent jouer un rôle important. À court terme, ils permettent au cerveau et au corps de se protéger d’expériences trop difficiles à affronter sur le moment. Mais avec le temps, une question finit souvent par émerger : ces mécanismes nous servent-ils encore aujourd’hui ? Dans mon cas, remettre à plus tard certaines réflexions plus profondes n’était plus viable. Au cours des derniers mois, j’ai appris à créer un espace pour accueillir mes croyances, mes pensées et les émotions qui les accompagnent — à les regarder plutôt qu’à les faire taire. Cette pratique consistant à « voir et accueillir » ce qui se présente n’a pas toujours été facile, mais elle s’est révélée profondément transformatrice. Au fil des conversations avec des personnes qui me sont chères, j’ai aussi réalisé que plusieurs d’entre nous développent, souvent sans s’en rendre compte, différentes façons de se protéger intérieurement. Et pourtant, quelque chose change lorsque nous nous permettons — et lorsque nous permettons aux autres — de nommer ce que nous préférerions parfois éviter. Créer un espace pour reconnaître ce qui nous habite peut transformer notre rapport à nous-mêmes. Cela permet de rétablir un équilibre entre la dimension rationnelle et la dimension émotionnelle de notre être et d’apporter un regard nouveau sur ce que nous avons traversé. Peut-être plus important encore, cela enlève peu à peu le pouvoir silencieux que peuvent exercer les expériences que nous gardons enfouies. Nous n’avons pas toujours besoin que quelqu’un répare ce que nous vivons. Parfois, nous avons simplement besoin d’une présence bienveillante, prête à écouter et à poser une question simple : Comment t’es-tu senti dans ce moment-là ? Qu’est-ce que cette expérience a signifié pour toi ? Ces questions, pourtant simples, peuvent ouvrir des portes que le silence maintenait fermées. Aujourd’hui, je partage cette réflexion avec un sentiment de fierté tranquille. Les derniers mois ont demandé un travail profond et intentionnel, et je commence à en ressentir les effets. Je suis profondément reconnaissante envers les personnes et les professionnels qui ont marché à mes côtés durant cette période. Je suis également reconnaissante pour les leçons que la vie continue de placer sur mon chemin, me rappelant chaque jour l’importance de mettre en pratique ce que j’ai choisi d’intégrer pour prendre soin de moi. La guérison est rarement un moment unique de transformation. Le plus souvent, elle se construit à travers une série de petits choix courageux : faire une pause, écouter, nommer ce qui vit en nous et accueillir les parts de nous-mêmes que nous avions peut-être tenté de faire taire. Cette saison a été l’un de ces parcours pour moi — une saison de guérison, encore en devenir, et vécue chaque jour avec un cœur ouvert. Si ce texte a raisonné, je vous invite à lire: Insuffler le changement, une seconde à la fois Se sentir assez: quand ralentir devient un acte de courage Noël de guérison
- Noël de guérison
La chirurgie qui a marqué un tournant NDA — Cet article est dédié au Dr Antonios El-Helou, neurochirurgien d’exception, ainsi qu’à Simon Bogue de St. Jude Medical. Vous avez ma gratitude éternelle. J’ai reçu hier le plus beau cadeau de Noël qui puisse exister : une chirurgie qui traite ma névralgie occipitale et qui me permettra, enfin, de vivre sans douleur — ou à tout le moins, avec une douleur désormais tolérable. J’écris ces mots avec une émotion immense. Il m’est encore presque inconcevable de réaliser que je viens d’ouvrir un nouveau chapitre de ma vie, après 34 années marquées par une souffrance constante, sourde, envahissante… une douleur que j’ai appris à apprivoiser, mais surtout à camoufler. Pendant des décennies, cette douleur a fait partie de moi. Elle a façonné mes choix, mes silences, mes stratégies de survie. Et aujourd’hui, pour la première fois, je peux entrevoir une vie où elle ne sera plus le centre de gravité. Comprendre la névralgie occipitale Si vous souhaitez en savoir davantage sur la névralgie occipitale, je vous invite à lire le texte que j’ai écrit sur cette condition il y a deux ans. Essentiellement, il s’agit d’une irritation ou d’une compression du grand nerf occipital, situé à l’arrière du crâne, qui provoque de violentes douleurs à la tête : des décharges électriques, des élancements, la sensation d’aiguilles brûlantes s’enfonçant dans le crâne. J’ai commencé à ressentir ces fameuses décharges vers l’âge de 12 ans, alors que je pratiquais le patinage artistique. Je n’ai aucun souvenir précis d’un traumatisme crânien — souvent cité comme cause possible — mais il est tout à fait plausible qu’une mauvaise chute sur la glace en soit à l’origine. Après tout, les « bonnes débarques » faisaient partie du quotidien lorsqu’on tentait des rotations aériennes et des atterrissages imparfaits. Comme la douleur se manifestait de façon ponctuelle, j’ai rapidement appris à l’intérioriser. J’en parlais de moins en moins, découragée de me faire répondre que « c’était dans ma tête ». Cette intériorisation s’est accentuée au fil des consultations médicales. Il faut dire que la névralgie occipitale n’est reconnue médicalement que depuis une quinzaine d’années, ce qui explique en partie le silence qui entourait cette condition durant mon adolescence et ma jeune vie adulte. Le diagnostic… enfin Ce n’est qu’en 2019 que ce que je vivais a enfin porté un nom, grâce à mon neurologue, le Dr Mario Alvarez, et au neurochirurgien Dr Dhany Charest, qui a corroboré le diagnostic. Après plusieurs tentatives de traitement — médication comme la carbamazépine, injections de corticostéroïdes pour bloquer le nerf — les résultats se sont révélés insuffisants. En avril 2019, un épisode particulièrement intense a tout changé. La douleur, jusque-là intermittente, est devenue permanente. Elle s’est installée dans mon quotidien, transformant profondément ma qualité de vie. C’est à ce moment que le Dr Charest m’a recommandé de consulter son collègue, le Dr Antonios El-Helou, reconnu pour son approche avant-gardiste dans le traitement de la douleur chronique. J’ai accepté. Et quelques mois plus tard, je rencontrais la personne qui allait, sans le savoir encore, transformer ma vie à jamais. Quand la chirurgie pour la douleur chronique devient un tournant décisif Après avoir constaté que les traitements conservateurs ne permettaient pas d’éradiquer la douleur, j’ai accepté, au printemps 2020, d’emprunter la voie chirurgicale : la neurostimulation occipitale, aussi appelée neuromodulation. Cette procédure consiste à stimuler le nerf occipital à l’aide d’impulsions électriques transmises par un neuromodulateur, implanté sous la peau. La sensation de fourmillement produite par la stimulation vise à modifier le signal de la douleur, soit en l’empêchant d’atteindre le cerveau, soit en le brouillant suffisamment pour tromper la perception douloureuse. Santé Canada n’a approuvé cette intervention qu’en 2018, bien qu’elle soit pratiquée en Europe depuis 2011. Le Dr El-Helou fait partie des rares neurochirurgiens au pays à pratiquer ce type d’intervention et à former ses pairs dans le traitement de la douleur neuropathique chronique. J’étais, littéralement, entre les meilleures mains possibles. La pandémie de COVID-19 a toutefois retardé la chirurgie de 18 mois. La procédure se déroule en deux étapes. La première est une période d’essai, durant laquelle le neuromodulateur est implanté sous anesthésie générale, mais avec les fils et la pile à l’extérieur du corps. Cette phase permet d’évaluer l’efficacité du dispositif : dormir, fonctionner, vivre… et surtout, mesurer la diminution de la douleur. Le neuromodulateur est contrôlé par une application mobile, ce qui permet d’ajuster l’intensité de la stimulation. Dans mon cas, le changement a été spectaculaire. Après l’implantation du dispositif d’essai, le 22 novembre dernier, la douleur a tout simplement disparu. Et lorsque le stimulateur a été retiré, le 8 décembre, elle est revenue tout aussi rapidement. Le contraste était saisissant. Le jour et la nuit. La deuxième intervention, celle que j’ai reçue hier, consiste à implanter définitivement le fil et la pile sous la peau. Je plaisante en disant que je suis maintenant un peu une femme bionique, avec une pile dissimulée dans le dos — au point où je devrai présenter une carte d’implant Abbott lors de mes déplacements à l’aéroport. Ce que la douleur m’a volé En expliquant hier mon parcours aux infirmières, avant et après la chirurgie, l’émotion m’a submergée. J’écris ces lignes les larmes aux yeux. En revisitant toutes les stratégies mises en place pour survivre à la douleur, je réalise à quel point elle a infiltré chaque sphère de ma vie. La peur de la douleur en public. L’angoisse de crier ou de gémir pendant une conférence, une allocution, une activité professionnelle. La préparation mentale constante : repérer les sorties, les salles de bain, planifier une fuite rapide. Annuler des événements. Avoir besoin de la présence rassurante de mon conjoint comme filet de sécurité. L’abandon du CrossFit, un sport que j’aimais profondément, par peur de revivre un épisode devant les autres. Les larmes retenues chez la coiffeuse. L’humiliation silencieuse. L’insomnie. Les réveils nocturnes causés par la douleur. La peur de se rendormir. L’épuisement qui s’accumule. Le travail en douleur. Continuer comme si de rien n’était. Donner l’illusion que tout va bien, alors que la douleur atteint parfois des niveaux intenables. La frustration de ne pas être comprise. Et la gratitude immense envers mon conjoint, qui a appris à lire mes silences, mes expressions, mes mécanismes de survie. Les douleurs secondaires : migraines, céphalées, hypersensibilité à l’arrière de la tête, comme si un coup de bâton s’était abattu sur mon crâne. Et l’isolement social. Les commentaires maladroits. Les solutions miracles suggérées. Les essais multiples : alimentation, suppléments, thérapies, acupuncture, reiki… jusqu’à se refermer, se retirer, se sentir incomprise. Un nouveau chapitre Aujourd’hui, un nouveau chapitre s’ouvre. Les mots me manquent pour exprimer la gratitude immense que je ressens envers toutes les personnes qui ont jalonné ce chemin, en particulier le Dr Alvarez, le Dr Charest, et surtout le Dr Antonios El-Helou. Au-delà de son expertise exceptionnelle, c’est un être profondément humain, bienveillant et à l’écoute. Nous sommes incroyablement chanceux de l’avoir au Nouveau-Brunswick. Cette chirurgie est le plus beau cadeau de Noël que j’aurais pu recevoir. Elle transforme déjà ma vie. Si ce texte peut aider ne serait-ce qu’une seule personne vivant avec la névralgie occipitale à savoir qu’un tel traitement existe, alors il aura pleinement rempli sa mission. Il me fera toujours plaisir de partager mon expérience. Joyeux Noël à vous toutes et tous. Le mien est déjà empreint d’espoir. Un pas à la fois, vers un nouveau chapitre. Après des années de douleur, le chemin s’éclaire enfin.
- Vivre avec une douleur invisible
Je commence ce billet en le nommant sans détour : les douze derniers mois ont été des mois de MARDE. Oui, j’emploie volontairement ce mot dans son sens le plus cru, parce qu’il traduit exactement ce que j’ai traversé. Je n’entrerai pas dans tous les détails de cette dernière année, mais je veux parler de ce qui l’a profondément marquée : quatre opérations, et une cinquième à venir, pour traiter ma névralgie occipitale. J’ai déjà écrit sur cette condition, mais aujourd’hui, j’y reviens autrement — pour parler de la douleur invisible. Une douleur invisible, c’est comme bien des maladies chroniques ou des troubles de santé mentale : tant qu’on ne le vit pas soi-même, on peine à en mesurer l’ampleur. Et parce qu’on ne voit pas la souffrance, l’empathie de l’entourage est souvent plus limitée. La douleur quotidienne reste cachée, contrairement à d’autres maladies plus visibles, comme le cancer. Si j’écris aujourd’hui, c’est avec l’espoir que ce texte contribue à une meilleure compréhension des maux invisibles — de leurs impacts réels, mais aussi des comportements, parfois bien intentionnés, qui peuvent néanmoins être profondément blessants. Vivre avec des maux invisibles : douleur chronique et quotidien J’ai déjà partagé mon parcours à travers quelques billets, mais je souhaite rappeler brièvement ce qu’est la névralgie occipitale. Pour bien la vulgariser, je m’appuie sur une définition attribuée au Dr Henry : il s’agit d’un trouble où une atteinte du nerf occipital, à l’arrière du crâne, provoque des douleurs intenses entre l’arrière de la tête et le cuir chevelu, accompagnées de fourmillements, d’engourdissements, de faiblesses et parfois même de lésions nerveuses ou musculaires dans la nuque. J’utilise souvent — à tort ou à raison — l’analogie de fils électriques défectueux : quand le courant ne circule plus correctement, il y a des étincelles… et parfois un incendie. C’est un peu ce qui se passe dans mon système nerveux. Concrètement, je vis avec une douleur chronique , souvent intolérable, toujours localisée au même endroit, du côté gauche de ma tête. Elle se manifeste par des chocs électriques ou par une sensation constante d’aiguilles plantées au même point. Lors des poussées — quand la douleur devient continue et amplifiée — j’éprouve des engourdissements à l’arrière du crâne et un épuisement profond. Imaginez recevoir un coup de bâton de baseball derrière la tête… encore et encore. Ces poussées peuvent aussi déclencher d’autres types de céphalées. Et parfois, la douleur est telle que me coiffer devient un défi. Vivre — et tenter de fonctionner — avec la douleur On apprend, bien sûr, à composer avec la douleur. À trouver des stratégies pour continuer à fonctionner. Mais ce que je constate, c’est que ma condition se détériore depuis qu’elle s’est installée de façon permanente. Sur le plan physique, les impacts sont nombreux : fatigue chronique, sommeil perturbé, manque d’énergie, céphalées secondaires. Mais sur le plan psychologique, c’est souvent encore plus lourd : difficulté de concentration, détresse intense lorsqu’une crise survient — surtout en public — anxiété, hypervigilance, dépression. Et le plus difficile, parfois, c’est d’avoir à expliquer. Expliquer quand on est en douleur, c’est déjà trop demander. Traitements, espoirs et complications Je suis médicamentée depuis environ cinq ans et, selon mon neurologue, je suis maintenant rendue à la dernière combinaison possible de médicaments. Ils aident un peu, mais insuffisamment. Le traitement le plus efficace que j’ai connu est la neurostimulation occipitale, une forme de neuromodulation qui envoie des impulsions électriques aux nerfs par des électrodes implantées sous la peau. Au lieu de la douleur, on ressent de légers fourmillements. J’ai eu trois neurostimulateurs , dont un expérimental. Le traitement fonctionne très bien — mais je semble être la candidate idéale pour cumuler les complications. Je plaisante parfois avec mon neurochirurgien en disant qu’il faut bien quelqu’un pour faire chuter ses statistiques. Rire est parfois la seule alternative à la rage ou aux larmes. Après ma troisième intervention, en mars, je croyais sincèrement que le pire était derrière moi. Cinq semaines plus tard, j’attrapais la COVID-19. Dix jours après, ma cicatrice s’infectait. Quinze jours après, le fil sortait de ma tête. Trois jours plus tard, je subissais une quatrième chirurgie pour retirer tout le système. Cela fait maintenant plus de six mois que je suis sans neurostimulateur. Six mois de douleur. Six mois à compter les jours en espérant que la cinquième intervention sera la bonne — et la dernière, pour longtemps. Ce que je n’aborderai pas aujourd’hui Je pourrais vous parler du traumatisme d’être opérée seule, à chaque fois, en raison des restrictions liées à la COVID. De la détresse, de la peur, de l’appréhension de recommencer. Peut-être un jour. Aujourd’hui, je préfère consacrer la suite de ce texte à ce qui peut réellement faire une différence : les comportements à éviter et ceux à privilégier lorsqu’on côtoie une personne atteinte d’un mal invisible. Les comportements à éviter lorsqu’on côtoie une personne vivant avec un mal invisible Donner des conseils non sollicités (même avec les meilleures intentions) C’est probablement le comportement le plus fréquent… et le plus épuisant. Lorsqu’on vit avec un mal invisible, on devient souvent — par nécessité — experte de sa propre condition. On lit, on consulte, on compare, on teste. On connaît les traitements disponibles ici et ailleurs. On explore la médecine traditionnelle, alternative, complémentaire. On se questionne sur l’alimentation, le sommeil, le stress, les habitudes de vie. Alors, quand quelqu’un arrive avec un « As-tu essayé… », sans avoir été invité à le faire, cela peut être vécu comme : une minimisation de ce qui a déjà été tenté, une forme de jugement implicite (« si tu allais mieux, c’est que tu n’as pas fait les bonnes choses »), ou un déséquilibre de pouvoir , où l’autre se place en position de savoir. Avant de partager un conseil, pose-toi cette question simple : Est-ce qu’on m’a demandé mon avis ? Si la réponse est non, le plus grand respect est souvent… le silence. Comparer ou réduire la condition à quelque chose de « connu » « Ah, c’est comme des migraines. »« Moi aussi, j’ai souvent mal à la tête. »« J’ai déjà vécu quelque chose de semblable. » Ces phrases sont rarement mal intentionnées, mais elles peuvent profondément blesser. Chaque condition est différente. Chaque corps est différent. Et chaque douleur est vécue de façon unique. Comparer, c’est souvent tenter de comprendre — mais cela peut avoir pour effet de réduire l’expérience de l’autre à quelque chose de plus familier, donc plus confortable pour soi. Si tu veux comprendre, privilégie les questions ouvertes , par exemple : « Comment se manifeste la douleur pour toi ? » « Quel impact ça a dans ton quotidien ? » « Qu’est-ce qui est le plus difficile à vivre en ce moment ? » Comprendre commence par écouter, pas par interpréter. Utiliser la personne comme pilier émotionnel par défaut Lorsqu’une personne vit avec un mal invisible, son énergie est déjà largement mobilisée pour tenir debout . Dire : « Je sais que tu ne vas pas bien, mais tu es la seule à qui je peux parler » revient à lui imposer une charge émotionnelle supplémentaire — souvent au moment où elle en a le moins la capacité. La personne te dira si elle est disponible. Ne présume jamais de cette disponibilité. Être malade n’implique pas d’être émotionnellement responsable des autres. Interpréter les élans de productivité comme un signe que « tout va bien » Beaucoup de personnes atteintes de maladies chroniques développent des stratégies d’adaptation pour survivre à la douleur. L’une d’elles est l’élan de productivité. Faire, produire, organiser, créer — parfois de façon intense — peut être une manière de : reprendre un sentiment de contrôle, se prouver qu’on est encore capable, préserver son estime de soi, ou simplement détourner l’attention de la douleur. Ce n’est pas un indicateur de guérison. L’erreur serait de : en demander davantage, augmenter les attentes, reprocher ensuite à la personne de ne pas être capable de maintenir ce rythme. La limite viendra d’elle-même. Et souvent, elle arrive brutalement. Les comportements à privilégier : être un véritable allié Être présent, sans chercher à réparer La présence est souvent plus précieuse que les mots. Être là, c’est : accepter de ne pas comprendre complètement, respecter le silence, accueillir les émotions sans vouloir les corriger. Parfois, le plus grand soutien, c’est simplement de marcher à côté, sans poser de questions. S’informer par soi-même Se renseigner sur la condition de la personne est une marque de respect immense. Cela signifie : lire sur la maladie, comprendre les symptômes et leurs impacts, reconnaître les fluctuations (les « bons » et les « mauvais » jours), accepter que ce qui est vrai aujourd’hui peut ne plus l’être demain. Plus tu comprends, moins la personne aura à s’expliquer — et moins elle se sentira seule. Offrir un accompagnement concret Accompagner une personne à un rendez-vous médical, c’est : partager la charge mentale, entendre l’information de première main, pouvoir poser des questions, et mieux comprendre les décisions prises. Cela favorise une communication plus saine et évite les malentendus. Établir une échelle de douleur commune La douleur est subjective. Une douleur évaluée à 5/10 par une personne peut être un 10/10 pour une autre. Créer une échelle commune permet : d’éviter les interprétations erronées, de mieux répondre aux besoins, et de renforcer la confiance mutuelle. Continuer à voir la personne au-delà de la maladie Un mal invisible peut gruger l’estime de soi. Il peut donner l’impression de n’être défini·e que par la douleur. Continuer à : proposer des sorties (sans pression), offrir des compliments sincères, reconnaître les forces et les qualités, aide la personne à se rappeler qu’elle est plus que sa condition . En résumé Tu n’as pas besoin de tout comprendre. Tu n’as pas besoin d’avoir les bons mots. Tu n’as pas besoin de solutions. Tu as simplement besoin d’être là. Et parfois, ça change tout. Les maux invisibles laissent des empreintes qu’on ne voit pas, mais qui se ressentent dans chaque fibre du corps et de l’âme.
- Le côté humain du processus de sélection en leadership
On parle souvent du processus de sélection en leadership en termes de mérite, de critères et d’excellence. Pourtant, derrière chaque candidature et chaque décision se cache une réalité beaucoup plus complexe : le jugement humain. Au fil des années, le fait de siéger sur des jurys de sélection pour des initiatives telles que la Conférence canadienne du Gouverneur général sur le leadership et la Fondation des Boursiers Loran a transformé, discrètement mais profondément, ma compréhension du leadership — et de la façon dont nous choisissons celles et ceux que nous décidons de mettre en lumière. Bien que ces programmes s’adressent à des personnes à différentes étapes de leur parcours, ils partagent une intention commune : reconnaître et soutenir des individus qui démontrent non seulement des réalisations concrètes, mais la capacité d’influencer positivement les milieux qu’ils investiront. Être assise de l’autre côté de la table a modifié mon regard d’une manière que je n’avais pas anticipée. Certaines idées que je me faisais du mérite se sont adoucies ; d’autres, liées à la présence, se sont précisées. En examinant des dossiers ou en rencontrant des candidats en entrevue, j’ai pris conscience du peu de temps dont disposent les jurés pour réellement comprendre une personne. Trente minutes d’entretien. Quelques réponses écrites. Quelques lettres d’appui. Dans ces fenêtres restreintes, on nous demande d’entrevoir le potentiel, l’intégrité et l’impact à venir. Trente minutes et une vie en mouvement Dans cet espace condensé, la présence compte profondément. Non pas la performance au sens théâtral du terme, mais une présence ancrée — une cohérence entre ce qui est écrit et ce qui est vécu. Certains candidats arrivent préparés avec soin, articulés, assurés. D’autres sont tout aussi réfléchis, mais moins rodés à l’exercice. Ce qui se révèle, au-delà de la forme, c’est l’enracinement : la personne semble-t-elle habitée par ses réponses, ou cherche-t-elle à répondre à ce qu’elle croit que le comité souhaite entendre ? Existe-t-il un fil conducteur entre ses expériences et ses aspirations ? Le soin se manifeste dans les détails : l’attention portée à l’écriture, la clarté des idées, la démonstration que l’occasion a été prise au sérieux. Il ne s’agit pas de perfection, mais d’attention. Dans des processus compétitifs, ces signaux subtils ont du poids, car ils traduisent le respect — envers l’opportunité, envers le programme et envers celles et ceux qui consacrent temps et énergie à l’analyse des dossiers. Il serait toutefois naïf d’ignorer que nos mécanismes de sélection demeurent influencés par des normes héritées de professionnalisme et d’éloquence. Les comités peuvent aspirer à une plus grande diversité, mais les structures elles-mêmes sont encore teintées d’attentes culturelles dominantes. Ce que l’on qualifie de « confiant », de « policé » ou de « profil de leader » n’est pas toujours neutre. Cette lucidité ne remet pas en question la légitimité du processus, mais elle invite à l’humilité. La sélection est un exercice profondément humain, façonné à la fois par des critères explicites et des perceptions plus intuitives. Le courage de nommer ce qui nous a façonnés L’un des constats les plus marquants, pour moi, concerne la manière dont les candidats parlent — ou ne parlent pas — de l’adversité. Plusieurs formulaires invitent à réfléchir à la résilience, et pourtant, j’ai souvent été étonnée de la prudence avec laquelle certains abordaient cette dimension. À l’inverse, des lettres de recommandation révélaient parfois des épreuves significatives : maladie, deuil, précarité économique, déracinement. Je me surprenais alors à relire la candidature en me demandant pourquoi ces expériences n’avaient pas été nommées par la personne elle-même. Certaines histoires demeurent sensibles. La vulnérabilité peut sembler risquée dans un contexte compétitif. Nous avons aussi appris, collectivement, à minimiser ce qui nous a pourtant profondément construits. Or, le leadership se forge rarement dans le confort. Il prend forme dans les ajustements silencieux qui suivent une rupture, dans les décisions prises loin des projecteurs, dans l’endurance nécessaire pour continuer d’avancer. Partager une épreuve ne signifie pas dramatiser la douleur ni mettre en scène la résilience. Il s’agit plutôt de laisser apparaître la cohérence d’un parcours. Lorsqu’une personne explique avec lucidité comment une expérience l’a transformée, ce qu’elle en a tiré et comment cela oriente désormais ses choix, elle offre aux jurés une compréhension qu’aucun curriculum vitae ne pourrait transmettre. Quand d’autres parlent en notre nom Les lettres de recommandation ont un poids que l’on sous-estime souvent. Avec le temps, j’ai compris que le prestige ne garantit pas la pertinence. Une lettre signée par une personnalité connue n’a que peu de valeur si elle manque de profondeur ou de précision. Les recommandations les plus marquantes proviennent de personnes qui connaissent réellement le candidat — capables de témoigner non seulement de ses réalisations, mais de son caractère, de sa constance et de la manière dont il se présente au quotidien. À ce niveau d’excellence, la performance académique est généralement acquise. Ce qui distingue véritablement les candidats, c’est l’alignement : l’alignement entre leur leadership vécu et la mission du programme. La sélection n’est que rarement une question de supériorité objective. Elle repose plutôt sur la résonance entre une trajectoire et l’esprit d’une initiative. Siéger sur ces jurys a transformé ma compréhension du mérite. J’ai longtemps cru qu’un travail solide finirait naturellement par s’imposer. Ce que je perçois aujourd’hui est plus nuancé. L’excellence demeure essentielle, mais la capacité à la mettre en mots l’est tout autant. L’impact compte, mais le récit qui lui donne sens aussi. Le potentiel doit être cultivé, certes, mais aussi communiqué. Et derrière chaque dossier se trouve une personne naviguant des couches invisibles : doutes, attentes culturelles, obstacles structurels, histoires intimes. Porter cette complexité est à la fois un privilège et une responsabilité. Dans le cadre limité de quelques pages et de quelques minutes, les jurés contribuent à orienter des trajectoires. Ces processus révèlent non seulement comment nous évaluons le leadership, mais comment nous concevons le potentiel — et comment nous faisons place à des histoires encore en train de s’écrire. Au fond, la sélection ne consiste pas à trouver des personnes irréprochables. Elle vise à reconnaître l’intégrité, le courage et cette force tranquille qui façonne les milieux investis. Le leadership, après tout, ne se prouve pas uniquement dans un dossier de candidature. Il se révèle avec le temps — dans la manière dont nous avançons dans le monde, même lorsque personne ne nous évalue.
- Le temps arrange-t-il vraiment les choses? Une réflexion sur le pardon
Il y a des moments dans la vie qui invitent naturellement à l’arrêt. Des instants où l’on prend du recul, où l’on observe le chemin parcouru, les événements qui l’ont jalonné, les choix posés — ou évités. Ces pauses, qu’elles soient conscientes ou imposées, influencent souvent les intentions que l’on nourrit pour la suite. (Admettons-le : nous portons presque tous, quelque part en nous, au moins une résolution intime, même si elle ne se dit pas à voix haute.) Pour ma part, ces moments de ralentissement m’amènent autant à réfléchir à ma propre trajectoire qu’à celle des gens qui m’entourent. Depuis quelque temps, une question revient avec insistance : celle du pardon, et du rôle que le temps joue — ou non — dans ce processus. Quand le corps se souvient J’ai déjà partagé, dans un texte portant sur l ’anxiété , avoir traversé une période profondément traumatisante à la suite d’une séparation. Pendant de nombreuses années, certains moments du calendrier ravivaient chez moi une appréhension diffuse, un malaise difficile à nommer, et ce, malgré les démarches thérapeutiques entreprises et les stratégies mises en place pour aller mieux. Curieusement, cette tension coexistait avec un réel enthousiasme en début de période festive, pour ensuite laisser place à une forme de lourdeur intérieure, parfois accompagnée de symptômes légers mais bien présents. Ce n’est que bien plus tard que j’ai commencé à sentir un changement réel dans la façon dont mon corps et mon esprit traversaient ces mêmes périodes. Certaines personnes m’ont parlé de mémoire cellulaire — cette idée selon laquelle le corps conserverait les traces de nos expériences marquantes, heureuses comme douloureuses. Selon cette perspective, les blessures du passé continueraient de se manifester bien au-delà de l’événement lui-même, inscrites quelque part dans notre « moi intérieur ». L’hypothèse est intéressante. Peut-être que certaines expériences laissent une empreinte plus profonde qu’on ne l’imagine. Mais comme le cœur de cette réflexion porte sur le pardon, je choisis de ne pas m’attarder davantage à ce débat. Le pardon, loin des grandes révélations On m’a aussi parlé de trauma, de lâcher-prise, d’acceptation. Plus rarement, on m’a parlé du pardon — sauf peut-être dans certains contextes spirituels. Comme beaucoup, j’ai eu à pardonner à des personnes qui m’ont blessée. Et comme tout être humain, j’ai aussi eu à demander pardon pour le tort que j’ai pu causer. Pendant longtemps, je croyais que le pardon devait se vivre comme une expérience forte, immédiate, presque spectaculaire : une libération soudaine, un soulagement intense. Or, mon expérience a été tout autre. À quelques reprises dans ma vie, le pardon s’est installé sans fracas. Un jour, simplement, je me suis rendu compte qu’il n’y avait plus de colère, plus de peine, plus de ressentiment. Rien. Dans certains cas, j’ai revu ces personnes après une longue période sans contact. Bien sûr, il y avait une légère maladresse, une distance naturelle. Mais à l’intérieur, tout était calme. Aucune animosité. Mieux encore : je leur voulais sincèrement du bien. Cette expression — beaucoup d’eau a coulé sous les ponts — a alors pris tout son sens. Je m’étais pourtant imaginé mille scénarios au fil des années. Et voilà que, face à la réalité, il ne restait qu’une forme de paix inattendue. Une révélation, presque. Ce que le temps fait, doucement On dit souvent que le temps arrange les choses . L’expression peut sembler banale, mais je crois aujourd’hui qu’il existe un lien réel entre le temps et le pardon. J’ai longtemps souhaité, demandé, parfois même prié pour trouver la force de pardonner — ou simplement pour ne plus porter ces sentiments lourds en moi. Et pourtant, le pardon ne s’est pas présenté comme un objectif à atteindre. Il est arrivé sans prévenir, en chemin, sans même que je m’en rende compte. Je me souviens surtout de l’émerveillement qui a suivi. De cette question intérieure : À quel moment est-ce arrivé? Et de cette sensation claire, presque lumineuse : wow… Je n’ai pas de réponse définitive à offrir sur la façon dont le pardon s’installe en nous. D’autres sauront peut-être mieux l’expliquer. Mais je crois profondément que lorsqu’une personne est animée d’une intention sincère — celle de ne plus rester en conflit, de ne plus nourrir la rancœur — les choses finissent par se remettre en place. Cela demande parfois du temps, de l’espace, et même de l’accompagnement. Mais le pardon, tout comme le fait d’être pardonné, demeure possible. Quand on le souhaite vraiment. Parfois, le pardon ne se manifeste pas par un geste éclatant, mais par cet espace calme où les mains s’ouvrent, sans attente ni retenue.
- Mon verre d'empathie est vide
J’ai besoin de parler. De parler de la réalité de celles et ceux qui vivent au quotidien auprès de personnes atteintes de problèmes de santé mentale. Ce sujet touche une part importante de la population : selon Santé Canada, un Canadien sur cinq souffrira personnellement d’une maladie mentale au cours de sa vie. Et pourtant, on parle encore trop peu de celles et ceux qui soutiennent, qui accompagnent, qui tiennent debout pendant que l’autre vacille. Soyons clairs dès le départ : je ne cherche ni à minimiser la souffrance des personnes atteintes de troubles de santé mentale, ni à susciter la pitié. Leur douleur est bien réelle, même lorsqu’elle demeure invisible. Je souhaite simplement partager le ressenti de quelqu’un qui se retrouve, plus souvent qu’autrement, à jouer le rôle d’unité de crise mobile… et qui, aujourd’hui, arrive au bout du rouleau. Au moment où j’écris ces mots, je me sens drainée. Émotionnellement. Physiquement aussi. (Le fait que mon corps me rappelle ses limites n’aide certainement pas.)Ce qui devait être un temps de repos s’est transformé en une succession de rebondissements imprévus. J’avais pourtant nourri beaucoup d’attentes envers cette pause. J’en avais besoin. Mais la vie en a décidé autrement. J’ai été au service des autres. Et, d’une certaine façon, la vie a bien fait les choses : j’étais disponible — peut-être plus que d’autres — pour offrir du soutien. L’envers de la médaille, c’est ce sentiment de me retrouver vidée, sans avoir eu l’espace nécessaire pour me régénérer. Les batteries à plat. Certainement pas rechargées comme je l’aurais souhaité. Quand soutenir épuise J’ai appris que le travail n’est pas toujours à l’origine de l’épuisement.Ayant déjà frôlé l’épuisement professionnel, je croyais bien connaître les signes et les causes du burn-out. Pourtant, notre vie personnelle peut elle aussi devenir un terrain fertile à l’usure. Quand aller travailler devient une forme de « pause », un refuge face à la vie personnelle, il y a peut-être là des signaux d’alarme. On parle alors souvent d’épuisement du soignant. Ce phénomène est bien connu chez les professionnels de la santé — thérapeutes, infirmières — mais il touche aussi toutes celles et ceux qui endossent, parfois sans le vouloir, le rôle de pilier émotionnel dans leur entourage. Celles et ceux qui soutiennent un être cher malade. Celles et ceux qui essaient, toujours, d’aider. Je suis cette personne-là. Celle qui est toujours là. Souvent, j’ai l’impression qu’on me prend pour une valise. On présume que je serai là. Qu’on peut déposer, sans demander si j’ai le temps, l’énergie ou la capacité de porter. C’est attendu. Tout simplement. Je suis perçue comme la personne forte. Celle qui passe en mode solutions, qui reste calme, rationnelle, objective. Du moins, c’est ainsi que je me sens face à plusieurs personnes de mon entourage.Ce que l’on oublie — ou ce que l’on semble ignorer — c’est que je ne suis ni thérapeute ni psychologue. Je ne suis pas toujours outillée pour faire face à des situations complexes qui dépassent mon vécu ou mes connaissances. Je suis humaine. Et parfois, je n’ai tout simplement plus les ressources émotionnelles, mentales ou physiques pour soutenir. La fatigue de celle qui tient Mon thérapeute me propose souvent un exercice : imaginer une petite fée, munie d’une baguette magique, capable de changer ce que je veux dans ma vie. En ce moment, je souhaiterais par-dessus tout retrouver mon empathie… et obtenir du respect. Lorsque nos capacités sont atteintes, le verre d’empathie se vide. Et cela a un impact réel sur nos relations. Je me suis vue incapable d’offrir le soutien que j’aurais voulu à une personne chère vivant une situation traumatisante. Je me suis surprise à adopter, envers ma famille, une posture plus dure, presque détachée — un « suck it up, buttercup » — simplement parce que mon verre était vide. Je me suis aussi isolée, cherchant une pause mentale. Une réalité difficile s’installe alors, tranquillement, quand on est la personne de soutien. Et elle est néfaste pour tout le monde. On manque d’empathie. On adopte des comportements qui n’aident pas. On remet en question ses choix de vie. On s’éloigne des autres, par désespoir. Et on se sent seul·e. Très seul·e. Je sais qu’il est essentiel d’imposer ses limites, de s’affirmer pour éviter le ressentiment et l’impuissance. Mais lorsque le danger est réel, immédiat, on ne s’accorde pas toujours ce luxe. Du moins, pas moi. Revenir à l’essentiel Malgré tout ce que je partage ici sur le besoin d’empathie, je tiens à le préciser : je ne cherche pas à l’obtenir des autres. C’est un travail qui m’appartient. Cela passe par le soin des besoins fondamentaux de l’être humain : l’hydratation, l’alimentation, le sommeil et le lien social. Cela passe aussi par des activités qui m’énergisent ou me servent d’exutoire — comme l’écriture. On sous-estime souvent l’importance de ces besoins de base. Et pourtant, lorsqu’on observe certaines tactiques de déshumanisation utilisées dans des contextes extrêmes, ce sont précisément ces éléments qu’on retire en premier : l’eau, la nourriture, le sommeil, le contact humain.Le résultat est sans appel. Et pourtant, combien d’entre nous s’infligent exactement cela, jour après jour? J’espère sincèrement que ce texte pourra ouvrir un espace de dialogue autour de l’empathie et de l’impact réel des problèmes de santé mentale, pour toutes les personnes concernées, qu’elles vivent la souffrance de l’intérieur ou qu’elles accompagnent, soutiennent et tiennent tant bien que mal. Les blessures existent de toutes parts, souvent silencieuses, parfois invisibles, et elles méritent d’être nommées afin que l’on puisse échanger, apprendre les uns des autres et, surtout, se rappeler que personne ne devrait porter cela seul·e. Dans mon quotidien professionnel, je rappelle souvent l’importance d’aller à la rencontre des gens là où ils sont, de chercher à comprendre ce qu’ils traversent à cet instant précis de leur vie, d’accueillir ce qui est partagé sans jugement et de tenter de faire un pont avec notre propre vécu afin de mieux saisir l’émotion de l’autre. C’est dans cet esprit que je vous invite à prendre un moment pour reconnaître une expérience personnelle qui a éveillé en vous des émotions semblables à celles évoquées ici, et à la partager si le cœur vous en dit. Peut-être qu’ensemble, dans cette reconnaissance mutuelle, nous pourrons nourrir un dialogue plus humain, plus respectueux et, surtout, plus empreint d’empathie. Tenir debout, même quand l’énergie se fait rare.
- Et si on pouvait apprendre du conflit...
Ça fait un bon moment que je ressens le besoin d’écrire sur le sujet des conflits entre êtres humains. J’ai tenté, à pareille date l’an dernier, de mettre mes réflexions sur papier, sans jamais parvenir à un résultat satisfaisant. Je crois que je craignais trop le jugement des autres — et surtout celui de mes proches — en abordant ce sujet délicat. J’ai alors choisi d’écouter ma peur plutôt que mon courage. Ce soir, j’ai opté pour le courage. Parce que ma voix intérieure m’a soufflé que c’était nécessaire. Les rôles que l’on adopte Du conflit, j’en ai vécu et observé suffisamment pour avoir appris à l’aborder autrement avec le temps. Plus jeune, j’ai appris à le fuir, à le percevoir comme quelque chose de négatif. Exprimer ses émotions n’était pas encouragé, et je me suis rapidement retrouvée à endosser le rôle de médiatrice — voire de psychologue — à un très jeune âge, afin de composer avec cette réalité. Encore aujourd’hui, je retombe parfois trop facilement dans ces rôles, tant ils sont profondément ancrés dans ma psyché. En fait, ce comportement est « normal » : nous nous attribuons tous un rôle au sein de notre famille. Certains deviennent conciliateurs, d’autres boucs émissaires, ou encore avocats du diable. Peu importe le rôle que nous avons joué comme enfant, frère ou sœur, il y a de fortes chances que nous le reproduisions plus tard — comme parent, ou dans d’autres sphères de notre vie. L’évitement et ses conséquences Ce détour me permet de mieux vous expliquer mon cheminement personnel face au conflit. Je me souviens à quel point l’idée d’aborder une situation délicate — ou même simplement d’exprimer mes émotions ou mes pensées, autant dans ma vie personnelle que professionnelle — me semblait insurmontable. Cela m’angoissait profondément. Je me faisais des scénarios fictifs, anticipant ce que l’autre pourrait dire ou faire. Et j’ai honte de l’admettre, mais j’en ai perdu des heures de sommeil à cause de cette angoisse… souvent imaginaire. Cet évitement ne faisait qu’aggraver les choses : non seulement je gardais tout à l’intérieur, mais je me blâmais aussi pour ce que j’aurais pu faire, dire, ou ne pas avoir fait. C’était un véritable cercle vicieux, nocif pour ma santé. Lorsque nous n’exprimons pas nos émotions et nos pensées, elles ne disparaissent pas — elles s’accumulent. Et si vous êtes comme moi, vous les compartimentez dans des tiroirs bien rangés, qui ne s’ouvrent que sous la pression d’un déclencheur. Rarement au bon moment. Apprendre à se responsabiliser… sans porter l’autre Ma perception du conflit a évolué au fil des années, notamment grâce à l’accompagnement de plusieurs intervenants en santé. J’ai appris que l’essentiel était d’exprimer comment je me sentais dans une situation, et de prendre la responsabilité de la façon dont je le communiquais — avec calme et respect. Le reste, ce qui m’angoissait tant auparavant? J’ai fini par comprendre que cela ne m’appartenait pas. Je ne peux pas porter la responsabilité de la réaction de l’autre. Cette réaction lui appartient. Il est possible qu’elle soit douloureuse ou différente de ce que j’espérais, mais cela fait partie du processus. Lorsque nos intentions sont justes, alignées avec nos valeurs, et que nous avons choisi de nous affirmer plutôt que d’enfouir nos émotions — que l’on sait appelées à ressurgir tôt ou tard — un apaisement s’installe déjà en nous. Une autre façon d’habiter le conflit Une personne a particulièrement influencé ma vision du conflit : Monique Gallie , conseillère en ressources humaines agréée et médiatrice professionnelle, rencontrée lors de ma formation en gestion contemporaine. Monique vit littéralement au cœur du conflit. Elle intervient dans des situations extrêmement délicates, parfois même désespérées. Sans voler le « punch » de son cours, je peux dire que son approche m’a permis de cesser de craindre les situations conflictuelles, et surtout, de me doter d’outils concrets pour les traverser avec plus de confiance lorsque elles se présentent. Le conflit comme espace de croissance Aujourd’hui, je ne perçois plus le conflit comme une expérience négative. Je le vois comme une opportunité d’apprentissage — sur moi-même, et sur l’autre. Comme une occasion de rapprochement, de tisser des liens plus profonds avec les personnes concernées. Je le considère aussi comme un moment de vérité, capable de briser le silence autour d’une situation donnée. Car vivre dans les non-dits n’est jamais une meilleure option. Bien sûr, comme tout le monde, je préférerais ne pas vivre de conflits. Mais je sais désormais que les éviter serait un frein à ma croissance personnelle. Ayant fait le choix conscient de poursuivre mes apprentissages pour devenir la meilleure version de moi-même possible, j’aborde le conflit autrement aujourd’hui. Et ma vie s’en porte infiniment mieux. Le conflit n’est pas toujours une rupture. Parfois, c’est un espace à habiter. #conflit #gestionduconflit #santementalepositive
- À toi qui te sens pris·e : quand la vie se resserre
Nous traversons tous, à certains moments de notre vie, des passages plus difficiles que d’autres. Des périodes où l’élan se perd, où tout demande plus d’efforts. Parfois, ces moments s’étirent dans le temps et finissent par nous donner l’impression qu’il n’existe aucune issue, aucun espace pour respirer. Si c’est ce que tu ressens en ce moment précis de ta vie, je t’invite à poursuivre ta lecture. Ce texte, je l’écris pour toi. Aujourd’hui. J’ai moi-même traversé une période semblable, il n’y a pas si longtemps. Une période houleuse, marquée par le travail acharné, la vie de paie en paie, et l’apprentissage — parfois brutal — de la gestion de l’anxiété . Une période où chaque pas en avant semblait me projeter contre un mur, m’obligeant à reculer de deux ou trois pas. Il y a eu des moments où le courage manquait. Où l’idée de tout abandonner s’imposait. À quoi bon , me disais-je. Je me sentais victime de ma propre vie… et j’agissais comme telle. J’étais convaincue de ne plus avoir de contrôle, condamnée à subir ce que la vie m’imposait. Est-ce que tu te reconnais dans ces pensées? Dans ces émotions? Prendre soin de soi n’est pas un luxe Quand la vie devient tourbillon, quand tout s’emballe à l’intérieur, une chose devient essentielle — même si elle semble contre-intuitive : prendre soin de soi. Si tu fais partie de celles et ceux qui perçoivent encore le soin de soi comme de l’égoïsme ou une forme de faiblesse, rappelle-toi cette consigne bien connue en avion : en cas de problème, on doit d’abord mettre son propre masque à oxygène avant d’aider les autres. Sans air, tu ne peux soutenir personne. Prendre soin de soi peut prendre mille formes : bouger, ralentir, dormir, bien manger, recevoir un massage, se faire plaisir, s’offrir du silence. Peu importe la forme que cela prend pour toi — l’important est de reconnaître ce qui te permet réellement de refaire le plein. C’est à partir de là que les décisions deviennent plus claires, plus justes, plus alignées. Je te le dis parce que je l’ai vécu : le manque de sommeil affecte l’humeur, l’appétit, la lucidité. Il nous isole, nous éloigne des autres par peur d’être vus dans notre fragilité. Dormir, manger, s’hydrater, être entouré sont des besoins fondamentaux. Ce n’est pas un hasard si ce sont précisément ceux-là que l’on attaque lorsqu’on cherche à briser un être humain. Alors pourquoi s’imposer soi-même ce genre de privation, hors de toute situation extrême? La question mérite d’être posée. Sortir du mode survie M’accorder du temps — parfois simplement pour dormir — m’a permis de retrouver mes forces physiques, mais aussi ma clarté mentale et mon axe intérieur. J’ai cessé de prendre des décisions en mode pansement, en mode urgence. J’ai commencé à choisir avec une vision à plus long terme, ancrée dans mes valeurs. Si aujourd’hui ta situation te semble de plus en plus désespérée, je t’invite doucement à résister à l’urgence de colmater. À t’offrir de l’espace pour réfléchir. Pour écouter. Bien souvent, le cœur connaît déjà une partie de la réponse… mais nous refusons de l’entendre. Les mécanismes qui nous protègent — et nous enferment Ce refus d’écoute est souvent nourri par la peur, mais aussi par les mécanismes de défense que nous avons développés au fil du temps pour survivre. Peut-être que t’occuper sans relâche est devenu une façon d’éviter de te retrouver face à toi-même. Peut-être que l’alcool, les substances ou certaines dépendances servent à anesthésier une douleur que tu crois ingérable. Peut-être que le rôle de la victime te protège, parce qu’il attire l’aide et évite d’avoir à faire des choix difficiles. Peu importe le mécanisme que tu utilises aujourd’hui — je te le dis avec bienveillance — aucun n’est viable à long terme. Et tous finissent par affecter ta santé, ainsi que celle de ton entourage. Apprivoiser la peur plutôt que la fuir Faire face à sa douleur et à ses peurs peut être terrifiant. Je le sais. Les peurs nourrissent l’imaginaire, créent des scénarios catastrophes et amplifient l’angoisse. Pourtant, avec le recul, je peux te dire ceci : les scénarios que j’ai le plus redoutés se sont rarement produits. Et bien souvent, la réalité m’a surprise — et soulagée. J’ai aussi appris à voir mes peurs autrement. À les considérer comme des gardiennes maladroites, jouant le rôle de l’avocat du diable. En les reconnaissant ainsi, j’ai pu mieux me préparer, mieux réfléchir, sans leur laisser les commandes de ma vie. Ce passage ne te définit pas Aujourd’hui, je peux te dire que je me suis relevée de cette période difficile. Elle m’a transformée. Elle m’a rendue plus enracinée, plus fidèle à mes valeurs, plus solide sur mes appuis. Elle m’a surtout appris à ne plus me définir par les obstacles, mais par ma capacité à me relever. Ce que tu traverses en ce moment n’est qu’un chapitre — pas ton histoire entière. Ce n’est pas le reflet de ce qui est encore à venir, ni de la personne profondément précieuse que tu es. Ressource Services de santé mentale au Nouveau-Brunswick Parfois, la vie se resserre autour de nous au point de nous donner l’impression d’être immobilisé·e. Pourtant, même coincé·e entre deux parois, l’horizon existe encore.
- La solitude du dirigeant, exprimée autrement.
je souffre ces derniers temps d’un syndrome particulier, que j’ai déjà connu au fil de ma carrière, mais jamais de façon aussi prononcée. Souvent associé au syndrome de la tour d’ivoire du dirigeant, il renvoie à ce sentiment parfois difficile à nommer : celui d’être seul lorsqu’on exerce un rôle de leadership. Cette solitude se fait particulièrement sentir dans les périodes de grande transformation organisationnelle — ce que je vis actuellement — ou lorsque l’on est confronté à des décisions stratégiques importantes. Elle émerge aussi lorsqu’il n’existe pas, dans son entourage, de véritable groupe d’appui composé de leaders vivant des réalités comparables, ou de personnes capables d’offrir une écoute empreinte d’empathie. À titre de femme exerçant un rôle de PDG, je ne vis pas mal cette solitude, même si elle est plus présente ces temps-ci. Je dirais même que je la considère nécessaire. Et, à bien des égards, saine. Apprivoiser la solitude pour mieux se connaître Selon Geneviève Desautels, consultante, coach certifiée et présidente d’Amplio Stratégies et d’Univers interactif, il est essentiel d’apprivoiser la solitude , car elle fait partie intégrante du rôle de leader. Elle rappelle que la motivation d’un leader doit être intrinsèque — et, à mon sens, cela passe inévitablement par une connaissance approfondie de soi. Occuper un poste de direction pour plaire aux autres est, à terme, une voie sans issue. Il est impossible de satisfaire tout le monde. J’ai moi-même souffert de ce syndrome — et, en toute honnêteté, je dois encore le combattre. Il s’agit d’un comportement appris très tôt, profondément ancré. Renforcer sa confiance en soi est essentiel. Mais connaître ses valeurs et sa raison d’être l’est tout autant : cela nous aide à comprendre ce qui nous fait avancer… et ce qui nous déstabilise. Le fameux « Find your why » de Simon Sinek résonne d’ailleurs très fort pendant que j’écris ces lignes. Avant d’aller plus loin, je souhaite toutefois préciser que je parle ici de moments de solitude choisis , et non du sentiment d’isolement qui peut parfois s’installer. La solitude comme espace de recul et d’introspection La solitude m’offre un espace de recul face aux situations complexes. Elle me permet de les observer sous d’autres angles, de mieux comprendre ce qui m’a personnellement interpellée et d’analyser mes réactions. Elle me donne aussi la possibilité de corriger le tir. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de revenir vers des personnes pour expliquer les raisons de mes réactions, et de m’excuser lorsque je jugeais avoir réagi plutôt qu’agir. Pour moi, la solitude agit comme un moment de méditation et d’introspection profonde. Elle me permet de refaire le plein d’énergie et de me recentrer. Il y a également des raisons plus « cachées » à mon appréciation de la solitude. Être en pyjama ou en jogging, une toque sur la tête, plutôt que bien vêtue, coiffée et maquillée — quel soulagement. C’est aussi dans ces moments que je me consacre à ce que j’aime : lire, écrire, m’évader. Récemment, un ancien collègue me confiait, avec un brin d’étonnement, ne pas comprendre comment je trouvais le temps de tout faire. La vérité est simple : écrire est pour moi un exutoire. Au même titre que l’activité physique ou tout autre loisir. Publier chaque dimanche demande certes discipline et constance, mais cette pratique constitue avant tout une fondation — un pas de plus vers un rêve d’enfance : écrire un livre, un jour. Mais pour écrire, j’ai besoin de silence. De bulle. De solitude. Entre leadership, famille et réalités humaines À titre de mère professionnelle, ces moments à moi sont précieux. Concilier vie professionnelle et vie personnelle est déjà un défi, sans y ajouter la culpabilité qui s’y greffe souvent. Dire à ses enfants que l’on a besoin de temps pour soi n’est jamais simple. C’est probablement là que je ressens le plus intensément la solitude du dirigeant : lorsque ma tête déborde, que j’ai besoin de faire le vide, mais que je dois aussi être pleinement présente pour ma famille. Ces réalités ne s’imbriquent pas toujours harmonieusement. Je demeure néanmoins confiante. Avec le retour de ces petits rituels qui m’aident à reprendre mon souffle, je retrouve l’élan de m’accorder des marches avant le souper — parfois seule, parfois accompagnée. Ces moments simples me permettent de couper avec le travail, d’apprécier la nature et de refaire le plein d’énergie pour la soirée. La solitude du dirigeant s’explique par de multiples facteurs. Elle se manifeste lorsque l’on tente de concilier travail et vie personnelle — par exemple lorsqu’un enfant est malade à la maison. Elle se fait aussi sentir lorsqu’on est confronté à des comportements ou à des décisions qui ne sont pas ancrés dans des valeurs partagées. Cette réalité est délicate à naviguer. On ne peut imposer ses valeurs à autrui ; on peut seulement les incarner et expliquer pourquoi elles sont importantes pour nous. Les moments où j’ai ressenti un réel isolement sont souvent liés à une incompréhension des comportements ou des valeurs d’une autre personne. Enfin, il existe une forme bien particulière de solitude lorsqu’on est dirigeant dans une petite communauté. Ici, on ne parle pas de six degrés de séparation, mais bien d’un — ou deux, tout au plus. (J’écris ceci avec un sourire.) Se sentir seul tout en étant entouré de gens que l’on connaît est paradoxal, mais possible, lorsque la confiance, la connexion et les valeurs communes font défaut. Je conclus en soulignant l’importance du soutien de nos proches pour atténuer ce syndrome de la solitude du dirigeant. Ce soutien, exprimé par mille petits gestes ou de simples mots d’encouragement, a une valeur immense. À celles et ceux qui soutiennent un leader, parfois sans le savoir : merci. La force tranquille de la solitude choisie.
- Les heureux hasards
Il y a des moments dans la vie que l’on peut qualifier d’heureux hasards. Des instants où l’on fait la rencontre de nouvelles personnes avec lesquelles une affinité profonde s’installe, parfois dans des circonstances tout à fait inusitées. Ou encore, ces moments où l’on retrouve des gens à différents carrefours de notre existence. Sur le coup, on ne comprend pas toujours le sens de ces rencontres, mais on ressent qu’il se passe quelque chose — une forme de magie, ou la présence de quelque chose de plus grand que soi — à la manière même dont ces heureux hasards nous habitent lorsqu’ils se produisent. Ma vie semble avoir été ponctuée d’heureux hasards, depuis aussi loin que je m’en souvienne. Peut-être ai-je été, très jeune, particulièrement sensible à l’importance des connexions humaines que nous créons et aux expériences qu’elles nous offrent. J’ai toujours porté une grande attention aux personnes que je rencontrais et me suis efforcée, au fil des années, d’entretenir ces liens. Quand la vie tisse des liens À 13 ans, j’ai fait la connaissance d’un jeune homme de 14 ans originaire de Port-aux-Basques, à Terre-Neuve. Il était de passage dans la région de Tracadie pour un tournoi de ballon-balais. À l’époque, sans téléphones cellulaires ni réseaux sociaux, les échanges prenaient une autre forme. Après une première rencontre au centre d’achats de Tracadie, quelques discussions et une visite à l’aréna, nous sommes devenus correspondants. Pendant près de deux ans, nous nous sommes écrit des lettres sur du papier ligné et avons échangé des photos. Ces échanges m’ont permis de découvrir Terre-Neuve à travers ses mots et ont laissé une empreinte durable. Des années plus tard, à 19 ans, alors que je me trouvais à St. John’s pour une conférence étudiante, j’ai pensé à lui. En consultant l’annuaire téléphonique, j’ai retrouvé sa famille et, après un appel empreint d’audace, je me suis rendue lui rendre visite. J’ai été accueillie chaleureusement par sa famille, qui m’a fait découvrir leur coin de pays. Bien qu’il ne se soit jamais agi d’une relation amoureuse, cette amitié a marqué le début de mon attachement profond à Terre-Neuve — une province qui occupe encore aujourd’hui une place toute spéciale dans mon cœur. Nous nous sommes d’ailleurs retrouvés, des années plus tard, grâce aux médias sociaux. Mon ami habite maintenant les Territoires du Nord-Ouest avec sa petite famille. Je sais que, si nos chemins se recroisaient à nouveau, l’accueil serait toujours au rendez-vous. Je pense aussi à cette jeune femme d’Edmonton que j’ai rencontrée à 17 ans lors de la conférence nationale des Jeunes Entreprises (CANJAC), tenue au Cap-Breton. Nous avons échangé pendant quelques jours, convaincues que nos routes se sépareraient ensuite. Pourtant, à ma grande surprise, je l’ai recroisée à deux autres moments marquants de mon parcours académique, dans des contextes différents. En quelques années, nos chemins s’étaient croisés à trois reprises. Je n’ai aucun doute qu’ils se croiseront à nouveau, un jour, dans le cadre de notre vie professionnelle ou de notre engagement communautaire. Un autre heureux hasard s’est présenté dans un contexte professionnel. Alors que je travaillais pour IDP Foods à Toronto, j’ai développé une amitié avec une collègue très impliquée dans l’industrie du cinéma. Elle me parlait souvent de son ami Richie, réalisateur de films. Imaginez ma surprise lorsque, des années plus tard, en découvrant une série sur Netflix intitulée Delhi Crime , j’ai reconnu le nom du producteur et auteur : Richie Mehta. C’était bel et bien le même Richie que j’avais rencontré en 2004. Le monde est petit, n’est-ce pas ? Je suis d’ailleurs toujours en lien avec cette amie via les médias sociaux. Ces retrouvailles inattendues me donnent l’impression d’avoir des « pieds-à-terre », des amis un peu partout dans le monde. J’aime aussi pouvoir être cette personne sur qui l’on peut compter. Il y a quelques étés, une ancienne collègue, immobilisée sur le tarmac de l’aéroport du Grand Moncton lors d’un voyage en famille, savait qu’elle aurait pu compter sur moi si la situation l’avait exigé. Parfois, savoir qu’une amie est là suffit à apaiser. Savourez les heureux hasards Ces exemples témoignent d’une chose : nous ne savons jamais ce que la vie nous réserve, ni comment les personnes croisées à différents moments de notre parcours pourront un jour nous aider — ou comment nous pourrons, à notre tour, leur tendre la main. Savourez les heureux hasards. Ils arrivent souvent exactement au moment où l’on en a besoin, ou nous offrent l’occasion précieuse de redonner au suivant. Parfois, la vie nous surprend en douceur : une main tendue, un élan, et cette impression d’être portée au bon moment. Les heureux hasards prennent souvent la forme de liens invisibles, mais profondément soutenants.
- Les histoires vécues d'une femme: briser le silence sur les comportements inappropriés
Cela fait un bon moment que je ressens le besoin d’écrire sur certaines expériences moins agréables que j’ai vécues dans ma vie professionnelle, en tant que femme œuvrant en leadership. Je préfère vous avertir d’emblée : ce n’est pas toujours beau, ni confortable à lire. J’ai longtemps souffert en silence à la suite de divers incidents, au point d’en venir à normaliser ces comportements inappropriés — voire à m’y attendre. Même si le titre de ce billet utilise volontairement le mot femme , je suis pleinement consciente que ces comportements ne sont pas exclusifs aux femmes. Bien au contraire. Il s’agit ici de mon histoire, racontée à partir de mon vécu de femme professionnelle, mais je suis convaincue que toute personne, peu importe son genre, pourra s’y reconnaître. D’ailleurs, j’en ai eu la confirmation tout récemment, en discutant avec un professionnel masculin œuvrant dans le domaine de la santé, qui est lui aussi fréquemment exposé à ce type de comportements. Briser le silence Si je choisis de briser ce silence aujourd’hui, c’est pour plusieurs raisons. D’abord, pour voir si d’autres se reconnaîtront dans ces scénarios et, peut-être, pour atténuer ce sentiment d’isolement qui accompagne trop souvent ces expériences. J’en parle aussi parce que j’ai largement dépassé mon quota d’avances non désirées — en personne comme en ligne — qui ne sont ni bienvenues, ni appropriées. Enfin, j’écris pour mettre ces réalités en lumière et amorcer une discussion sérieuse, comme société, ici même au Nouveau-Brunswick. Depuis l’élan du mouvement #MoiAussi en 2017, qui a secoué le monde entier, j’espérais sincèrement que notre société néo-brunswickoise serait plus sensibilisée, et qu’un véritable dialogue s’installerait, particulièrement dans le milieu professionnel. À titre personnel, j’ai d’ailleurs tenté d’y contribuer. Avec mon club Rotary Resurgo, nous avons organisé, à six mois d’intervalle, deux dialogues publics dans la région de Moncton : l’un centré sur la perspective des victimes , l’autre sur les outils et ressources existants pour sensibiliser, prévenir et intervenir lorsque des situations surviennent en milieu de travail . Malgré ces efforts, je dois avouer que je n’ai pas eu l’impression que cela ait généré un impact réel — du moins, c’est mon ressenti. Avant de relater certaines expériences, je tiens à préciser pourquoi j’ai tant hésité à écrire sur le sujet. Mes tentatives de partage ont souvent été décevantes. Trop souvent, je ne me suis pas sentie écoutée ni réellement comprise, même auprès d’autres femmes professionnelles à qui je me suis confiée au fil des années. J’ai observé ce que je qualifie d’ empathie-silence : des personnes qui ont vécu des expériences similaires — parfois même pires — comprennent profondément ce que je décris, mais choisissent de « passer à autre chose », de ne plus en parler. À quoi bon ? me répondait-on lorsque l’idée de dénoncer était évoquée. La loi de l’omerta continue ainsi de régner. Il y a aussi l’incrédulité. Comme si ce genre de situations ne pouvait tout simplement pas survenir dans une communauté comme Moncton, ou ailleurs au Nouveau-Brunswick. Je me souviens encore des « vraiment ? es-tu sûre ? moi, je n’ai jamais vécu ça » , accompagnés de regards appuyés que j’ai souvent interprétés — peut-être à tort, peut-être pas — comme des reproches. Ces réactions n’ont fait qu’alimenter ma culpabilité et mon isolement. Combien de fois me suis-je dit : c’est de ma faute, je suis trop gentille , ou encore je l’ai induit en erreur . La réalité, pourtant, est simple et brutale : le sujet demeure tabou, et la façon dont nous gérons les comportements inappropriés consiste encore trop souvent à les balayer sous le tapis. Les personnes qui franchissent les limites sont discrètement écartées, dans les coulisses, tandis que les victimes restent, elles, anéanties — et trop souvent jugées coupables. J’en ai personnellement assez de ce silence et de cette tolérance implicite. Voilà pourquoi je partage aujourd’hui certains faits, pour voir si cela résonne chez vous. M’avez-vous appelé « chère » ? Commençons doucement. Je constate que des hommes et des femmes — surtout lorsqu’ils sont plus âgés que moi — m’appellent encore « chère » ou dear , et ce, bien plus souvent dans un contexte professionnel qu’on ne pourrait l’imaginer. Pendant longtemps, j’ai normalisé ce terme, me disant qu’il s’agissait d’un régionalisme ou d’une habitude d’une autre époque, sans intention malveillante. Or, il n’y a pas si longtemps, ce terme a été utilisé dans mon entourage professionnel par une personne possédant une expérience considérable. Et dans certains contextes, il devient clairement péjoratif : « let me tell you, dear » , « hey chère, tu ne sais pas… » . Comme si l’usage de ce mot servait à établir d’emblée une position d’autorité ou de pouvoir. Dans ces situations, la suite du discours confirmait cette impression : on me parlait comme si je ne comprenais pas, comme si mes compétences ou mon expertise étaient inexistantes — avant même que j’aie eu l’occasion de m’exprimer. Le fameux « chère » venait simplement en rajouter une couche. Nous sommes en 2019. Peut-on, collectivement, arrêter cela dans le cadre professionnel ? En cas de doute, voici ma ligne de conduite, très simple : si tu n’es pas mon conjoint, ma mère ou mon père, tu ne devrais pas m’appeler « chère ». Viens-tu sérieusement de me faire des avances sur LinkedIn ? LinkedIn, réseau professionnel par excellence, semble malheureusement être devenu, pour certains, une version déguisée de Tinder. Ma règle est pourtant claire : j’accepte des connexions lorsque nous avons des contacts en commun, après avoir consulté le profil et effectué une recherche sommaire sur l’entreprise. Une fois la connexion établie, je réponds aux demandes professionnelles et redirige les échanges vers mon courriel de travail. Or, trop souvent, ces approches prétendument professionnelles se transforment rapidement en avances déplacées. Déclarations d’amour de parfaits inconnus, commentaires sur mon apparence physique, invitations indécentes… la liste est longue. Je bloque systématiquement ces personnes et signale les comportements à LinkedIn, convaincue qu’ils nuisent à la crédibilité du réseau. Je suis certaine de ne pas être la seule à vivre cela, mais le sujet demeure étonnamment absent des conversations. Alors, je continue de faire le ménage dans mon réseau, accumulant frustration et lassitude face à l’absence apparente de conséquences. As-tu osé me toucher ? Et en public ? C’est sans doute la section la plus difficile à écrire. Au cours du dernier mois seulement, j’ai vécu à deux reprises des situations d’attouchements de la part d’hommes que je ne connaissais pas. Dans un premier cas, une personne a posé sa main sur ma cuisse — alors que nous étions assis côte à côte. Je n’en ai même pas pris conscience sur le moment. Ce sont une amie et une collègue qui m’ont rapporté le geste par la suite, choquées par ce qu’elles avaient vu. Lors d’un deuxième incident, survenu lors d’un événement public rassemblant des centaines de personnes, un homme s’est approché de moi, a envahi mon espace personnel, m’a touché le dos, puis passé le bras autour de la taille, en déclarant à voix haute : « C’est vrai qu’elle est belle. Tu es de mon goût, en plus ! » Malgré mes tentatives de recul, il a ajouté : « Avec le #MeToo, faut faire attention maintenant à ce qu’on dit et fait. » C’est à ce moment que j’ai répondu, sans détour : « Oui, et je suis sur le point de te donner une claque. » Il a reculé. Mais ce qui m’a le plus troublée, c’est la réaction — ou plutôt l’absence de réaction — de la tierce personne présente, qui s’est contentée de rire. Ce silence, ce rire, m’ont donné l’impression que j’étais la fautive pour m’être exprimée ainsi. Voilà ce qui me dérange profondément : l’inaction des témoins. Ce silence normalise des comportements qui ne devraient jamais l’être. Il m’a fallu près de 24 heures pour réaliser à quel point cet incident m’avait affectée. En le racontant à mon conjoint, les larmes sont venues. Elles révélaient une blessure qui se rouvre, encore et encore. L’impact J’ai déjà abordé ailleurs le concept du fight, flight, freeze . Pendant longtemps, j’ai adopté le mode freeze dans des situations d’inconfort extrême. Ce mécanisme est fréquent chez les victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles, et il s’explique très bien sur le plan psychologique. Ainsi, une personne peut sembler calme, souriante, en contrôle, alors qu’à l’intérieur, elle vit une panique totale. Je vous invite donc à ne jamais présumer de ce que vit quelqu’un, même si vous pensez bien le connaître. Lorsque mes collègues m’ont reparlé de l’incident de la main sur la cuisse, un déclic s’est produit. J’avais bloqué ce souvenir. Le refoulement m’avait permis de continuer à fonctionner. Certains diront peut-être que ce geste est anodin. Posez-vous alors une seule question : accepteriez-vous que cela arrive à votre partenaire ? Ce qui importe réellement, ce n’est pas votre opinion, mais celle de la personne qui a vécu le geste. Si elle s’est sentie mal à l’aise, cela mérite d’être pris au sérieux. Point final. Et maintenant ? Je n’ai partagé ici que quelques exemples, effleurant à peine la pointe de l’iceberg. Je pourrais en parler pendant des heures. Les témoignages que j’ai reçus, notamment dans le milieu de la santé, confirment que ces situations sont fréquentes, tant pour les femmes que pour les hommes. Je n’ai pas de solution miracle à offrir. Mais ouvrir la discussion est déjà un acte nécessaire. Croire les victimes. Intervenir lorsqu’on est témoin. Parler. Ces gestes, aussi simples soient-ils, peuvent faire une réelle différence. Partager nos expériences permet de briser l’isolement, la culpabilité, la honte, l’impuissance, la colère, l’incompréhension et la tristesse. Merci, sincèrement, de contribuer à briser le silence. Quand le silence devient un mécanisme de survie. Voir, ressentir, mais ne pas pouvoir réagir.











